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Les rapports entre la sociologie et la psychologie - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Abrikossof N.


L'action réciproque de tous ces objets d'une part et le cours de nos phénomènes psychiques de l'autre, sont l'objet de la psychologie.

La sociologie s'occupe donc des groupements humains, des sociétés humaines, passées, présentes et futures. Ces groupements comprennent des individus extrêmement différents dont l'action réciproque exerce la plus grande influence sur l'état psychique de chacun d'eux. Cette action réciproque est la source de toute la vie si variée de ces groupements, avec leur manifestations si particulières des sentiments, pensées, désirs, et actes collectifs.

C'est l'étude de ces groupements et de ces sociétés qui tiennent sous leur dépendance étroite la majeure partie de notre vie psychique, qui constitue la tâche si complexe de la sociologie.

De même que les phénomènes psychiques sont étudiés par la psychologie, les phénomènes sociaux sont l'objet de la sociologie. Ces phénomènes sont susceptibles de classement, et suivant la classification qu'on leur applique, deviennent l'objet des sciences spéciales dont chacune considère certains phénomènes sociaux particuliers ou, plus exactement, certain côté particulier de la vie sociale pour lequel elle tend à établir des lois. La sociologie utilise ces sciences spéciales et les lois établies par elles, pour étudier ce que tous les phénomènes sociaux ont de commun entre eux et découvrir leur lois générales. Et quel est cet élément commun à tous les phénomènes sociaux? C'est incontestablement l'action réciproque des hommes et de leurs états psychiques, les hommes étant toujours les facteurs de tous les phénomènes sociaux. Là où les individus sont réunis en groupements, quels qu'ils soient — institutions, assemblées, sociétés, etc. — leurs états psychiques se trouvent modifiés jusqu'à en devenir méconnaissables.

Nous savons que les excitants les plus variés (lumière, son, chaleur, froid, etc.) agissent sur notre organisme, provoquant en lui des réactions diverses. Ces excitants, d'abord simples et plus ou moins bien connus, deviennent ensuite de plus en plus complexes, et le plus complexe de tous est, pour l'homme, l'homme lui-même, ainsi que les groupements d'hommes et les institutions parmi lesquelles s'écoule son existence. Mais les excitants de cette catégorie sont encore peu étudiés.

La psychologie considère toujours les hommes comme vivant en société. L'homme complètement isolé, restant en dehors de la société, nous est inconnu, il n'existe pas. L'importance de la matière fournie à la psychologie par la sociologie qui, sous ce rapport, fait plus pour l'étude des faits psychiques que n'importe quelle autre science, devient ainsi facilement compréhensible. Nos états psychiques sont le résultat de tous les phénomènes du monde environnant, de ceux de la nature, y compris l'organisme physique de l'homme lui-même, comme de ceux d'ordre social, c'est-à-dire ceux où les états psychiques des hommes apparaissent à leur tour comme des facteurs. Pour mieux faire comprendre les rapports entre la sociologie et la psychologie, prenons quelques exemples.

La question du mariage peut être envisagée à des points de vue différents. Le mariage naturel, dont j'ai eu l'occasion de parler antérieurement, dans un travail intitulé « Le mariage et l'individualité », sert à satisfaire un des instincts fondamentaux de notre nature, qui a ses racines dans la profondeur de notre organisme physique. Il est certain que si la satisfaction ou l'absence de satisfaction de l'instinct sexuel ne bouleversait pas si profondément le cours de nos états psychiques, le droit naturel n'offrirait aucun intérêt pour le psychologue ; il ne dépendrait alors que du domaine de la biologie et, par ses conséquences, — l'accroissement de la population etc..., de celui de la sociologie. Nous savons, en effet, que l'accroissement de la population a un retentissement extrêmement considérable sur toute la vie sociale et tous les phénomènes sociaux; certains même envisagent la démographie comme la seule base rationnelle possible de la morale.

Mais nous connaissons tous les tempêtes que soulèvent dans notre vie psychique les différentes circonstances liées au mariage naturel ; nous savons aussi comment ces perturbations dans le cours de nos phénomènes psychiques se reflètent dans la vie sociale. La psychologie trouve donc ici un champ très vaste. Quant à la sociologie, elle aussi voit s'ouvrir ici devant elle un domaine d'étendue immense, car toutes les sociétés se sont toujours efforcées de réglementer les manifestations de l'instinct sexuel, depuis l'exogamie jusqu'à notre code actuel si compliqué. Le sociologue qui envisage les différentes formes sociales du mariage et les conséquences qu'elles entraînent pour la société, étudie donc des phénomènes purement sociaux et fournit au psychologue des documents précieux pour l'étude des phénomènes psychiques liés à l'instinct sexuel et profondément modifiés par les conditions de la vie sociale.

La vie économique, à son tour, dont s'occupe l'économie politique — branche de la sociologie — tire toute son importance pour nous des conséquences terribles que provoque dans notre vie psychique la satisfaction ou la non-satisfaction de l'instinct primordial de notre nature, de la faim. Pour l'ascète et le fakir la question économique n'existe pas. La satisfaction de cet instinct, depuis la lutte pour la proie avec le triomphe de la force physique, jusqu'à nos lois compliquées sur le droit de propriété, l'héritage, etc., a toujours été réglementée par la société ; les différentes formes ainsi que les résultats de cette réglementation sont l'objet de la sociologie.

Quant au psychologue, les données sociologiques lui serviront de documents pour l'étude des modifications concomitantes dans nos états psychiques. Supposons qu'aucune de ces modifications ne se produise — et toutes les recherches des économistes perdent aussitôt leur utilité. C'est précisément parce que notre vie psychique est profondément troublée par les désordres économiques de la vie sociale que cette branche de la sociologie fait preuve d'une activité aussi intense.

J'ai essayé de montrer, à l'aide de ces deux exemples d'instincts dirigés l'un vers la conservation de l'individu, l'autre vers celle de l'espèce, les rapports qui unissent la sociologie et la psychologie. Est-il possible de réduire la sociologie à la psychologie ou inversement ? Les phénomènes psychiques sont étudiés par la psychologie ; les différents phénomènes du monde objectif sont l'objet des autres sciences. Les phénomènes sociaux, les groupements d'individus et les institutions, avec leurs différents modes d'organisation et leur influence réciproque, sont la matière de la sociologie. La psychologie se sert de ces différentes données, notre état psychique étant étroitement lié aux conditions sociales.

Tout ce qui précède explique suffisamment la situation centrale occupée par la psychologie au milieu de toutes les autres sciences, et les rapports qui l'unissent à la sociologie.


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