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Les rapports entre la sociologie et la psychologie - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Abrikossof N.


Pouvons-nous nous empêcher d'apprécier beaucoup les travaux d'astronomie théorique lorsque, tandis qu'on voit un sauvage, dans l'espace de quelques minutes que dure une éclipse de soleil, tuer sa femme et se pendre lui-même, les hommes qui sont en possession des données astronomiques admirent le spectacle intéressant en se servant de tous les moyens pour mieux l'étudier? Tout se réduit aux états psychiques des hommes. Ce qui nous importe, c'est incontestablement le présent, c'est notre état d'âme actuel. Notre chagrin actuel, notre malheur actuel, est, ordinairement, le plus fort à nos yeux, même lorsqu'il n'est qu'un produit de notre imagination. Le passé s'estompe petit à petit et ne nous apparaît plus que dans la couleur de notre état psychique actuel; l'avenir, bien qu'inconnu, fraye son chemin à travers nos états psychiques présents. Ces derniers sont pour nous les plus importants. C'est maintenant, c'est tout de suite que j'ai besoin de tranquillité, c'est ma souffrance actuelle que je veux voir soulagée, c'est à la joie et au bonheur réels que j'aspire. La conviction d'un savant qui affirme que dans l'avenir les hommes ne connaîtront pas de maladies ni de vieillesse et qu'ils vivront des centaines d'années, ne me console pas lorsque je souffre, que je me sens vieillir, que je vois autour de moi mourir des gens de tout âge et que ce danger menace à chaque instant moi-même et mes proches. C'est maintenant que j'ai besoin de consolation, c'est tout de suite que je veux obtenir la tranquillité. Et il arrive aux hommes de l'implorer à n'importe quel prix. C'est là que les différentes religions puisent leur force et leur importance.

Notre état psychique actuel ne renferme-t-il pas, en même temps, une grande partie du passé resté dans les inévitables souvenirs? et les états possibles dans l'avenir n'apparaissent-ils pas souvent comme déjà inclus dans le présent? Il en est incontestablement ainsi, et c'est pourquoi notre sentiment de conservation nous suggère toujours des espérances plus ou moins vives relativement à l'avenir. Quant au passé, la disparition graduelle du souvenir des états psychiques antérieurs vient ici apporter son concours. C'est pourquoi nous nous efforçons si peu d'embellir le passé, tout en prenant un si grand soin de le faire en ce qui concerne l'avenir.

Certes, notre égoïsme peut s'étendre : nos proches, nos enfants surtout, rentrent dans notre bonheur personnel; leur sort, leur avenir forme notre préoccupation présente. Nos sentiments peuvent même s'élargir encore, s'étendre à des groupes humains plus vastes et même au plus vaste de tous, à l'humanité tout entière. L'intensité de ces sentiments va généralement en s'affaiblissant avec leur extension ; toutefois une certaine évolution s'observe dans cette voie et des sentiments absolument nouveaux deviennent accessibles aux hommes.

C'est à une époque relativement récente que le « YVeltschmerz » est né dans l'âme humaine. Dès que je suis arrivé à des sentiments aussi complexes, ils deviennent mon contenu psychique actuel dont je suis forcé détenir compte. Lorsque je suis convaincu du bonheur futur de l'humanité et que je travaille dans la voie qui, à mon avis, doit y conduire, il s'établit en moi un état psychique qui m'est précieux et qui me réconcilie avec les souffrances présentes des hommes. Lorsqu'un savant biologiste travaille sur le prolongement de la vie humaine, sur l'élimination des maladies, sur la suppression de la vieillesse, il y trouve une certitude, une foi, telles qu'il croit pouvoir s'adresser avec des paroles de consolation aux hommes du présent — malades, vieillards et mourants. Pour ceux qui peuvent adopter cette foi, elle sert de soutien au milieu des difficultés et des ennuis, leur procurant une tranquillité d'âme qui satisfait leurs sentiments « extensifs »; mais elle ne donne que peu de consolation lorsqu'il s'agit de sentiments très puissants— de nos sentiments à l'égard de nous-mêmes, de nos enfants, de ceux que nous aimons d'un amour intense.

Le socialisme scientifique nous montre un tableau radieux du communisme futur, du communisme « secondaire »; il croit à cet avenir heureux de l'humanité bien qu'il lui faille pour cela s'adresser à des souvenirs vagues d'un communisme primitif, souvenirs qui vivent encore dans la profondeur de leur conscience chez les meilleurs parmi les hommes de notre temps. Le souvenir inconscient de ce paradis imaginaire, de ce passé infiniment reculé, éveille en nous l'espoir d'un paradis futur qui nous console des maux et des souffrances présentes de l'humanité et nous donne des forces pour mener la lutte dont notre vie est faite.

Ainsi, la psychologie s'occupe des phénomènes psychiques en vue de les connaître, d'en définir les lois, de prévoir leur cours possible et probable et, enfin, de les diriger. Et puisque tout se réduit, pour l'homme, à son état psychique, toutes les autres sciences lui apparaissent comme des sciences auxiliaires de la psychologie. Si nous estimons si haut le devoir scientifique, c'est parce qu'il élimine, dans la mesure du possible, la souffrance, parce qu'il contribue à notre joie et améliore ainsi directement notre état psychique. Jusqu'à présent, cependant, les lois de la vie psychique n'étaient qu'imparfaitement connues; c'est pourquoi, parmi les résultats des différentes sciences, un grand nombre se perdaient, se trouvaient entraînés dans une direction fausse ou devenaient complètement inutiles. L'importance de la psychologie, sa situation centrale au milieu des autres sciences qui, elles, étudient le monde des phénomènes objectifs, n'en devient que plus évidente.

Quels sont, en particulier, les rapports entre la psychologie et la sociologie? Les mêmes que ceux qui lient la psychologie à toutes les autres sciences. La sociologie étudie les phénomènes sociaux pour pouvoir, une fois leurs lois découvertes, prévoir ces phénomènes et s'en servir pour le bien des hommes, c'est-à-dire leur procurer la tranquillité et le bonheur.

Les phénomènes psychiques sont le résultat d'une influence réciproque, mystérieuse, du sujet et de l'objet, ce dernier pouvant être très différent. La nature tout entière, le monde inorganique, les organismes avec leurs différents groupes, les diverses sociétés passées, présentes et même futures — tout cela constitue autant d'objets d'étude pour les différentes sciences spéciales. Ainsi:

  • 1. Les combinaisons et les actions réciproques des atomes et des molécules et les dépenses d'énergie qui s'y rattachent sont étudiées par la physique et la chimie.

  • 2. Les combinaisons et les actions réciproques des cellules et des tissus et les dépenses d'énergie correspondantes sont étudiées par la biologie.

  • 3. Les combinaisons et les actions réciproques des organismes individuels et des institutions et les dépenses d'énergie correspondantes sont l'objet de la sociologie.

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