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Les rapports entre la sociologie et la psychologie - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Abrikossof N.


La psychologie étudie les phénomènes de l'esprit et leurs manifestations. Elle se réduit à l'introspection, à la conscience interne de soi-même, l'expérience intérieure étant la seule clef qui nous permette de comprendre cette catégorie de phénomènes. Celui qui n'a jamais éprouvé un sentiment ou un désir, celui à qui sa propre expérience n'a pas appris ce que c'est que l'effort de la volonté ou de la pensée ou comment naissent les souvenirs, ne l'apprendra jamais par aucune expérience extérieure. Cette dernière nous permet seulement d'établir un lien entre les phénomènes extérieurs, les phénomènes du monde physique, et ceux de l'esprit, par l'observation de leur enchaînement.

Nous constatons qu'une certaine contraction musculaire ou un certain jeu de physionomie accompagnent ordinairement tel phénomène psychique ; nous voyons que les différents états psychiques se traduisent par différents sons et que notre langue s'efforce d'en exprimer toute la variété; cela nous permet d'étudier les phénomènes de l'esprit au moyen de leurs manifestations physiques, en nous basant sur l'analogie avec nos propres sensations. Notre état psychique à nous est, en effet, le seul qui nous soit accessible: nous ne jugeons les autres êtres que par analogie avec nous et nous avons toute confiance en cette analogie. Entre eux, cependant, les hommes peuvent sympathiser d'une façon directe.

Toute étude scientifique doit être objective; elle doit rendre son objet accessible à l'observation, à la vérification et à l'intelligence de tous. En psychologie, ce caractère objectif est atteint par l'étude des manifestations physiques qui accompagnent nos états psychiques. La psychologie physiologique et expérimentale et la psychologie comparée étudient les modifications physiques liées à des états psychiques supposés. Je dis : supposés, parce qu'ils ne sont réellement accessibles, ne sont véritablement un objet de conscience et de connaissance, que pour ceux-là mêmes qui les éprouvent. La psychologie ne peut donc aucunement se passer du principal instrument dont les hommes se servent pour se communiquer mutuellement leurs états psychiques, pour se faire connaître les uns aux autres, c'est-à-dire du langage. Le but de la psychologie est toujours le même : étudier la marche et l'ordre constant de succession des phénomènes psychiques, c'est-à-dire leurs lois.

Cette étude n'est rendue possible que par ce fait que nos états psychiques s'accompagnent, aussi bien dans l'organisme lui-même que dans le milieu environnant, de certains phénomènes physiques objectifs qui sont accessibles à nos sens. Là où ces manifestations objectives font défaut, nous concluons à l'absence d'états psychiques, ces derniers restant alors un mystère accessible à l'individu seul. Pour qu'ils puissent être étudiés, ils doivent s'exprimer d'une façon objective. Et comme notre existence tout entière se réduit, au fond, à nos états psychiques, la psychologie qui traite de ces derniers nous apparaît, naturellement, comme une sorte de science fondamentale, critérium de toutes les autres sciences, avec toutes leurs aspirations.

Tout se réduit, en effet, à notre état psychique. Quelque soit l'objet que l'on étudie et auquel on s'intéresse, les états psychiques de l'individu restent toujours le point de départ et l'aboutissant de tout. Les travaux scientifiques les plus abstraits et les plus désintéressés eux-mêmes ne sont poursuivis que pour les émotions intellectuelles, les états psychiques auxquels ils donnent naissance. D'autre part, ces travaux sont un objet d'appréciation de la part des savants qu'un intérêt théorique entraîne vers ces recherches de science pure. Quelque désintéressé que soit son travail, il fait naître chez le savant un état psychique intéressant qui est pour lui un stimulant. Les recherches les plus désintéressées, ayant trait à la connaissance purement théorique, ont elles-mêmes un but intéressé : l'obtention d'un état psychique déterminé. Et je ne parle même pas d'autres catégories de travaux : ils ont tous leur source dans des états psychiques qui nous paraissent intéressants.

Ce sont donc nos états psychiques qui nous guident dans l'appréciation de notre activité. Est-elle, d'ailleurs, appréciée autrement par les autres personnes? Non: celles-ci la jugent également selon les modifications qu'elle provoque dans leurs états psychiques. En ce qui concerne la pratique journalière, ce que je viens de dire paraît être évident par soi-même; or, les choses ne se passent pas autrement dans le monde abstrait, dans les sciences abstraites, dans les théories scientifiques. On considère à juste titre l'instinct de la conservation comme un stimulant de la pensée abstraite. Je veux dire par là que cette pensée procure à l'homme un état d'âme auquel il tient, une sensation de calme qui le protège contre les secousses et les souffrances psychiques. Aussi Bain a-t-il raison de dire, dans sa Psychologie, que la science n'est pas seulement une force, comme la définissait Bacon, mais qu'elle est aussi la tranquillité! Cette tranquillité d'âme, ce calme, est cher à l'homme, et c'est là la raison pour laquelle il tient tant aux notions abstraites. Les vastes généralisations, telles que le fatalisme des anciens, la prédestination du Moyen Age et le déterminisme de notre temps, sont, à mon avis, nécessaires à l'homme, précisément en vertu de son sentiment de conservation : en adoptant l'une ou l'autre de ces notions, il acquiert une certaine tranquillité relative. Toutes — fatalisme, prédestination, déterminisme — ont pour origine le même besoin de tranquillité psychique ; leurs différences résident plutôt dans des différences de tempérament. C'est là l'explication de cette tendance vers la métaphysique et la philosophie qui est le propre des hommes; on a beau en démontrer l'inutilité pratique : leur valeur sera toujours très considérable pour nous, grâce à l'état psychique que nous procurent les recherches spéculatives.


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