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Rapports de la psychologie avec la sociologie - Partie 5

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Manouvrier M.L.


Une différence énorme entre les rapports dont résultent les différents ordres d'êtres et de phénomènes, c'est la différence en variété. Plus est grande la complexité d'un être et plus sont variables les rapports qui peuvent se produire entre lui et son milieu. La mobilité d'un être accroît encore cette variabilité, de sorte que, chez les animaux supérieurs de chaque classe et surtout dans l'espèce humaine où l'adaptation intellectuelle atteint le maximum de variété et de complexité, les rapports entre l'individu et son milieu peuvent être dits infiniment variables. L'infinie variété des phénomènes qui constituent l'adaptation intellectuelle de l'individu à son milieu social ou non social, organique ou inorganique, a donné lieu à une science greffée pour ainsi dire sur la physiologie : c'est la psychologie.

Cette science peut être distinguée à part de la physiologie comme je l'ai dit plus haut, mais les phénomènes dont elle s'occupe ne s'accomplissent pas moins suivant un mécanisme qui est fondamentalement physiologique.

De même que les phénomènes dont s'occupe la chimie biologique sont chimiques fondamentalement, mais en même temps fondamentaux pour la biologie, les phénomènes dont s'occupe la psychologie sociologique sont fondamentalement psychologiques et fondamentaux pour la sociologie. Ces derniers constituent des phénomènes sociologiques élémentaires comme les premiers sont des phénomènes biologiques élémentaires. Les phénomènes de la chimie biologique sont les phénomènes biologiques qui ont pour siège la substance des êtres organisés. De même les phénomènes de la psychologie sociologique sont les phénomènes sociologiques qui ont pour siège les unités sociales élémentaires : les individus.

Les phénomènes chimico-biologiques sont chimiques si on les envisage du côté chimique et biologiques s'ils sont envisagés dans l'arrangement vital. De même ces phénomènes psychologiques sont biologiques ou sociologiques suivant qu'ils sont envisagés psychologiquement ou sociologiquement.

Le fait d'être chimique n'empêche pas un phénomène d'être biologique. L'hémoglobine fixe l'oxygène et cette fixation peut être empêchée par la fixation de l'oxyde de carbone, ce sont bien là des faits chimiques encore que l'hémoglobine n'existe que dans des êtres organisés. Ces faits n'en constituent pas moins un phénomène ultime de la respiration et un phénomène d'empoisonnement. Ils sont donc aussi absolument biologiques qu'ils sont absolument chimiques.

De même le fait d'être déterminé psychologiquement n'empêche pas un phénomène d'être sociologique. Le verdict d'un jury, par exemple, est le résultat d'une multitude de phénomènes psychologiques dont l'exposé seul remplirait un volume; et un psychologiste pourrait seul écrire ce volume. Il ne relève pas moins de la psychologie que, dans l'exemple précédent, les combinaisons de l'oxygène et de l'oxyde de carbone avec l'hémoglobine ne relevaient de la chimie.

C'est pourtant un fait d'ordre social aussi nettement caractérisé comme tel que les combinaisons ci-dessus l'étaient comme phénomènes biologiques élémentaires. Il peut être examiné dans l'arrangement psychologique et dans l'arrangement sociologique aussi différents l'un de l'autre que le sont l'arrangement chimique et l'arrangement biologique.

Il serait facile mais superflu de multiplier les exemples. Qu'il s'agisse d'un acte aussi grave qu'une déclaration de guerre ou d'un acte aussi minuscule que l'allumage d'un réverbère, ce sera toujours la même chose. Les actes et la délibération d'une foule s'analysent psychologiquement. La diminution de la natalité dans telle ou telle classe d'une population est un fait dont l'explication n'ira pas bien loin sans rencontrer de toutes parts des phénomènes intrà-individuels et en première ligne le self restraint. Ceci est bien une matière psychologique, sans cesser pour cela d'être sociologique.

Mais, en vérité, la question me semble devoir être considérée maintenant comme fort claire. On voit qu'il en est des rapports entre la psychologie et la sociologie comme des rapports entre la chimie biologique et la biologie. Les explications que j'ai données de cette similitude auront montré, je l'espère, qu'elle résulte du processus de complication croissante des phénomènes et des êtres qui a donné lieu logiquement à des sciences diverses, rangées précisément par Comte suivant leur complexité croissante et leur généralité décroissante. Le genre de dépendance de chacune d'elles par rapport à celle qui la précède immédiatement dans la série ainsi ordonnée reste le même d'un bout à l'autre de la série.

Il ne s'agit donc pas, dans la comparaison que j'ai proposée ici comme moyen de fixer les idées, d'une de ces métaphores ou de ces catachrèses qui évoquent plus ou moins utilement des analogies plus ou moins vagues. Le problème posé a été abordé directement et la solution proposée a pour base les relations les plus générales que puisse envisager l'histoire philosophique des sciences. C'est en vertu de cette haute généralité que les rapports des sciences en voie de formation peuvent être connus avant l'achèvement de cette formation, d'après les rapports plus facilement perceptibles des sciences plus anciennes et beaucoup plus avancées.

Quand la psychologie sera arrivée au point où en est actuellement la chimie et quand la sociologie sera aussi avancée que l'est aujourd'hui la biologie, il y aura une pénétration de la sociologie par la psychologie qui ne saurait jamais être une absorption, parce que les sociétés resteront toujours autre chose que des individus et parce que les phénomènes sociaux formeront toujours, en conséquence, un enchaînement spécial.


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