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Rapports de la psychologie avec la sociologie - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Manouvrier M.L.


Une société formée d'êtres vivants et pensants ne peut pas plus exister sans phénomènes psychologiques qu'un animal ne peut exister sans phénomènes chimiques. De même qu'un certain degré de complexité des phénomènes chimiques a pour substratum nécessaire des êtres organisés, il existe aussi un certain degré de complexité psychologique dont l'existence implique la vie de l'individu en société. C'est pourquoi, de même qu'il existe une chimie biologique, il existe aussi une psychologie sociologique. — Les lois chimiques sont plus générales que les lois biologiques ; les lois biologiques et psychologiques sont plus générales que les lois sociologiques. — On dit que les phénomènes biologiques ne sont au fond que des phénomènes physico-chimiques. On peut dire de même que les phénomènes sociologiques ont une composition élémentaire non sociologique. Cela signifie que l'explication profonde des phénomènes de l'ordre supérieur est à chercher dans les phénomènes de l'ordre sous-jacent qui, par rapport au premier, est élémentaire. Chacun des deux ordres n'en reste pas moins distinct parce qu'il est constitué par un arrangement, un enchaînement de forme spéciale possédant ses lois propres. Un même phénomène déterminé suivant les lois chimiques peut entrer dans l'arrangement biologique et y jouer chimiquement un rôle extra-chimique. Pour expliquer les faits biologiques dans lesquels interviendra ce rôle, il faudra pousser jusqu'à l'explication chimique.

Il en est exactement de même pour les rapports des faits psychologiques avec les faits sociologiques. Un fait psychologique ne cesse pas d'être tel parce qu'il entre dans le déterminisme sociologique et parce que, même, il n'eût jamais existé sans le concours de phénomènes sociologiques.

Si l'on faisait intervenir dans le classement des phénomènes des considérations de ce dernier genre, les phénomènes sociologiques seraient les premiers à s'évanouir.

Pour mieux fixer les idées en une matière aussi abstraite, prenons un exemple.

Un jeune enfant, à Paris, vient de boire une tasse de lait. Dans ce fait minuscule toutes les sciences en question vont se trouver intéressées.

Prenons les choses où elles en sont. Il y a du lait mélangé à une certaine température avec du suc gastrique qui contient, entre autres substances, un acide et un ferment. Le lait se coagule; il se dissocie d'abord en sérum, caséine, matières grasses. C'est le chimiste qui nous expose ce commencement et la suite dans toute la mesure de ses moyens. Il est pourtant sur le terrain biologique en même temps que dans le domaine chimique. Aussi dit-il qu'il fait de la chimie biologique. Le biologiste pourrait faire observer que sans la vache il n'y aurait pas eu de lait, sans l'estomac pas de suc gastrique; que le lait a dû être dégluti pour pénétrer dans l'oesophage, et il expliquera la déglutition, le cheminement du lait dans le canal œsophagien, la sécrétion du suc gastrique, etc., etc. Il parlera de ganglions, de nerfs, de muscles, de vaisseaux, de glandes, de réflexes, etc., etc. Si le chimiste prétend qu'au fond de tout cela existent encore des phénomènes chimiques, le biologiste n'en sera que plus intéressé par cette science chimique qui lui explique toujours quelque chose, tandis que sa science à lui ne fournit guère au chimiste que des problèmes. Partout où il y a des substances à analyser et des actions moléculaires à considérer, qu'elles soient organiques ou inorganiques, la chimie est dans son domaine.

La connaissance de toutes les substances et actions élémentaires dont se composent les êtres organisés et leur fonctionnement relève donc de la chimie. Mais la chimie ne considère tout cela que chimiquement, séparément et la biologie s'en trouve éclairée, nullement diminuée. Elle gagne en profondeur sans perdre en étendue. Quant au biologiste, le progrès des explications à lui données par la chimie l'obligera simplement à étendre ses connaissances chimiques pour devenir un meilleur biologiste.

Reprenons notre exemple. Avant d'ingérer sa tasse de lait, l'enfant ressentait le besoin de manger ; il désirait de la nourriture ; il préférait avoir du lait, il exprimait son désir par des moyens qu'il savait devoir agir sur sa bonne. Il y a dans tout cela, combiné avec les habitudes, la sollicitude et les actes de la bonne, matière physiologique et matière psychologique. Mais je traiterai ailleurs des rapports entre ces deux matières. Il me suffira de dire ici qu'en établissant la légitimité d'une séparation entre la psychologie et la biologie, je ne ferai que mieux mettre en relief l'importance et l'étroitesse des relations qui existent entre la première de ces sciences et la sociologie. La psychologie, en effet, sera présentée comme une science intercalaire ayant pour objet spécial les phénomènes résultant de rapports entre des phénomènes physiologiques et des phénomènes en grande partie sociologiques, — le mécanisme propre suivant lequel les uns et les autres sont réalisés restant soit exclusivement physiologique, soit exclusivement sociologique.

Les phénomènes physio-sociologiques attribués ainsi à la psychologie n'échapperont pas moins à la sociologie que si la psychologie n'était pas séparée de la physiologie. Car c'est dans l'individu qu'ils se produisent, bien qu'ils varient suivant les circonstances sociales au milieu desquelles vit l'individu. Les produits de la digestion varient aussi bien suivant la nature et le mélange des aliments ingérés, suivant une infinité de circonstances parmi lesquelles il y en a de psychologiques et de sociologiques. Les sucs digestifs varient eux-mêmes en quantité et qualité sous l'influence de circonstances extra-chimiques, mais les produits de l'action de ces sucs quels qu'ils soient, sur des aliments quelconques, n'en restent pas moins déterminés chimiquement. Il ne s'agit pas moins d'actions élémentaires relevant directement de la chimie. Pour être biologique, la chimie biologique n'en reste pas moins de la chimie. Pour être sociologique, la psychologie sociologique n'en reste pas moins de la psychologie. Les phénomènes dont elle s'occupe se produisent dans la substance, dans l'intérieur des unités élémentaires de l'organisme social. Cet organisme n'existerait pas sans eux. Son arrangement influe sur eux, c'est évident, mais il n'en est pas moins vrai qu'il existe un arrangement chimique, un autre sociologique. Chacun de ces genres de structure possède son genre de propriétés spécial, et relève d'un système de lois particulier. Un édifice, les matériaux dont il est formé, la composition de ces matériaux constituent de même trois sortes de choses ayant chacune ses propriétés et donnant lieu à des genres d'étude distincts.

Si nous revenons à l'exemple donné plus haut, après les faits d'ordre chimique, biologique, psychologique, nous y trouvons aussi la matière sociologique et, certes, elle y abonde. Paris... une domestique... une tasse de de lait transportée et achetée... Une ville, un contrat, de l'industrie, du commerce... et toute l'organisation que cela suppose, voilà bien cette fois, de l'arrangement sociologique et avec lui un nouvel enchaînement de lois, une nouvelle discipline scientifique, car il y a véritablement là une nouvelle sorte de phénomènes et une nouvelle sorte d'êtres qui possède son évolution, son histoire spéciale.


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