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Rapports de la psychologie avec la sociologie - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Manouvrier M.L.


Le processus de cette évolution, du côté de la chimie, a donc été le suivant. A la chimie minérale s'est ajoutée la chimie organique, puis la chimie biologique qui pénètre encore plus avant dans la biologie. Du côté de cette dernière, à la notion des organes et des appareils s'est ajoutée la notion précise d'une constitution et d'un fonctionnement plus élémentaires. En même temps la description et l'explication des organismes aux points de vue statique et dynamique croissant en profondeur en sont arrivées au point où les phénomènes, sans cesser d'être biologiques, obéissent à des lois d'un ordre plus général que l'ordre biologique. Ces lois font partie d'un enchaînement particulier dont l'étude représente une discipline très différente de celle de la biologie.

Ainsi la biologie puise dans les sciences plus générales l'explication des phénomènes vitaux les plus élémentaires, pendant que la chimie trouve dans ces êtres organisés les phénomènes chimiques à un degré de complication supérieur et engagés dans un enchaînement particulier qui est, pour cela, en dehors de son domaine. Dans le complexus biologique les lois chimiques ne perdent pas leurs droits; il faut toujours y arriver en dernière analyse, mais elles n'en trouvent pas moins dans les êtres organisés des résultantes mécanico-physico-chimiques devenues le substratum de phénomènes d'un ordre particulier, de propriétés spéciales. Que l'on élimine les êtres organisés, les phénomènes chimiques les plus complexes disparaîtront, mais il y aura toujours des phénomènes et des lois chimiques, tandis que l'existence des phénomènes biologiques n'est pas concevable sans phénomènes chimiques. C'est donc la biologie qui est subordonnée à la chimie.

Dans l'être organisé, tout ce qui concerne la composition intime de la substance et les actions moléculaires relève de la chimie.

La structure et le fonctionnement de l'organisme envisagé comme tel relève de la biologie. La constitution et les actions moléculaires chimiquement étudiables dans les êtres organisés sont déjà biologiques en vertu de leur situation et des phénomènes vitaux qu'ils déterminent élémentairement, qu'ils constituent parfois complètement. Il n'en est pas moins vrai que faire intervenir des lois chimiques, physiques, mécaniques, c'est le propre de toute explication profonde en biologie.

S'il devait y avoir absorption d'une science par une autre, c'est la science supérieure qui serait absorbée, nullement la science plus générale. Mais cette absorption ne paraît possible que si l'on considère abstraitement les diverses catégories de phénomènes. Au-dessus des phénomènes soit physiques, soit chimiques, soit mécaniques de la vision, de la digestion, il y a la vision, la digestion, il y a l’œil et l'intestin, il y a les êtres organisés. Dans ces complexus, les divers ordres de phénomènes sont combinés de telle sorte que chacun de ceux-ci, sans cesser d'être purement chimique, physique ou mécanique, intervient biologiquement. Il peut être envisagé par conséquent au point de vue chimique, etc.. et au point de vue biologique, sans que l'importance prise par ce dernier point de vue puisse être jamais considéré comme un agrandissement de la biologie aux dépens de la chimie.

Or tout ce qui vient d'être dit au sujet des rapports mutuels de ces deux sciences peut être répété au sujet des rapports de la psychologie avec la sociologie.

Les phénomènes sociaux, comme les phénomènes biologiques, sont unis entre eux par un enchaînement spécial, régi en conséquence par des lois spéciales, dont l'étude comporte une discipline particulière et une préparation appropriée, comme l'étude de la biologie.

De même que les phénomènes élémentaires qui constituent et ont pour siège les êtres organisés sont au fond des phénomènes physico-chimiques, les phénomènes élémentaires qui constituent et ont pour siège les sociétés sont au fond, c'est-à-dire considérés isolément par l'analyse, des phénomènes non sociaux régis par des lois d'un ordre plus général.

De même que les êtres vivants, les sociétés sont composées d'individualités élémentaires dans chacune desquelles se produisent des phénomènes qui s'associent et se combinent pour former des résultantes sociologiques sans être en eux-mêmes sociologiques. Les individualités, comme les éléments organiques dont se compose un animal, n'existeraient pas s'il n'y avait jamais eu de sociétés animales d'aucune sorte, de même que le protoplasma chimique d'une cellule cérébrale n'a pu se former que dans des conditions biologiques. Mais de même aussi que cette substance chimiquement constituée relève, comme telle, des lois de la chimie, — la substance biologique, l'individu qui entre dans la composition d'une société, possède sa structure, sa constitution, son fonctionnement (même cérébral) propres, tout cela relevant des lois de l'anatomie et de la physiologie et non de celles de la sociologie.

Un fait important à noter ici, c'est le degré d'individualisation très supérieur de l'unité sociale élémentaire. Tandis qu'aucune cellule du corps d'un animal ne pourrait vivre isolée de l'organisme (social en quelque sorte) dont elle fait partie, un animal forme un organisme autonome, capable de se déplacer isolément et de pourvoir plus ou moins bien à son existence, même sans faire partie d'aucune organisation sociale. C'est une raison de plus pour considérer tous les phénomènes qui se produisent en lui comme relevant des lois biologiques et nullement des lois sociologiques.

L'adaptation biologique d'un homme lui permet de penser comme de se mouvoir, d'avoir des désirs, des sentiments, des opinions, des volontés, des passions, toutes choses résultant de ses aptitudes physiologiques combinées avec un milieu ambiant duquel toute organisation sociale peut être supposée absente. Les phénomènes psychologiques sont donc inhérents à l'individu; ils sont une des manifestations et des conditions de sa vie. Leur essence est donc biologique, en ce sens qu'ils appartiennent essentiellement à l'adaptation de l'individu à son milieu. Il sont déterminés en partie socialement dans la mesure où le milieu de l'individu est une société ou un résultat social, mais cela ne les détache pas de l'ordre biologique, car les phénomènes également psychologiques déterminés chez un animal sauvage qui cherche seul sa nourriture dans une forêt sont aussi bien psychologiques sans être sociaux.

Il ne serait même pas nécessaire de distinguer la psychologie de la physiologie si les phénomènes qui peuvent être classés sous le vocable psychologie n'avaient pris, dans l'espèce humaine, une importance telle qu'ils ont mérité une étude particulière.

Cette importance est liée surtout à celle de la sociologie, dans laquelle les phénomènes psychologiques jouent à peu près le même rôle que les phénomènes chimiques de l'ordre le plus complexe jouent en biologie.

Ce rôle a déterminé la distinction d'une chimie biologique. Si on n'élevait pas la psychologie au rang de science supplémentaire distincte, il y aurait une physiologie sociologique dont la psychologie remplit précisément en grande partie l'office.

Sans les êtres organisés, la chimie biologique, évidemment, n'aurait plus d'objet. Cela ne l'empêche pas d'être de la chimie, toute biologique qu'elle soit. Sans les sociétés, la psychologie serait assez simplifiée pour rester incorporée à la physiologie. Mais la psychologie étant admise séparément, alors il y a une psychologie sociologique.


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