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Partie : 1 - 2

Le progrès dans la consommation - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1913, par Gide C.


Sans doute, les robes de soie de nos grand-mères ou l'habit de velours brodé de nos aïeux pouvaient servir non seulement pour la vie mais même pour plus d'une génération; mais un vieil habit est toujours plus ou moins sale, peut-être même contaminé. Un des plus grands progrès dans la consommation a été l'emploi du linge qui se change tous les jours et ne résiste pas longtemps à ces lavages incessants. Il faut désirer qu'il en soit plus ou moins de même des vêtements de dessus, même pour les pauvres — surtout pour eux, dirais-je, parce qu'ils se salissent plus vite.
Et je dirai même, bien que ceci paraisse paradoxal, qu'il faut souhaiter qu'il en soit de même des maisons. Les vieilles maisons peuvent être conservées comme monuments historiques, si elles en valent la peine, mais en tant que maisons d'habitation, enveloppe et coquille de la famille humaine, il serait bon qu'on put en changer, sinon aussi souvent que de linge, du moins à chaque génération. C'est ce qui fait la supériorité, au point de vue de l'hygiène et même très souvent au point de vue esthétique, de la maison japonaise, toute en bois, en nattes et en papier. Quand elle brûle — ce qui arrive souvent au Japon — pff! on en refait une autre avec la même facilité et le même sentiment de bien-être que quand on met une chemise blanche.

Mais, s'il ne faut pas chercher une meilleure utilisation des choses dans une prolongation de leur durée qui conviendrait mal à la satisfaction de besoins sans cesse renaissants, le progrès dans la consommation peut se manifester sous une forme différente, en ceci que la quantité et le poids seront de plus en plus remplacés par la qualité et la variété; nous cherchons de plus en plus nos jouissances, quand cela est possible, dans la forme plus que dans la matière: par là, il y a bien une certaine dématérialisation de la consommation. Rappelez-vous les festins des héros d'Homère, dévorant « un dos de porc rôti dont la graisse ruisselle », ou même, plus près de nous, un banquet de Louis XIV, avec son amoncellement de « viandes », et Comparez-les avec le menu d'un dîner de nos jours, et le progrès que je viens de définir ainsi apparaîtra éclatant. Et il apparaîtra, non pas seulement dans les plats servis sur la table, mais dans tous les accessoires. Au lieu de vaisselle d'or ou d'argent massif et de somptueuses pièces d'orfèvrerie faisant gémir la table, nous ne voyons que des faïences et des cristaux fragiles, des fleurs qui ne durent qu'un instant, et surtout des lumières.

2° — Un second critérium de progrès dans la consommation, et qui caractérise ce que j'appelle l'économie dans la consommation, c'est l'utilisation de ce qui semblait inutile. Nous savons que c'est là, déjà, une des manifestations les plus frappantes du progrès dans la production.
Mais, il y a aussi une part d'invention dans la consommation. Prendre goût aux bananes ou aux dattes, aux fèves du soya, et leur donner droit de cité sur nos tables, c'est un progrès notable dans la consommation; car, non seulement les menus des riches et même des pauvres se trouvent enrichis d'un aliment nutritif et qui est ou pourrait être à bon marché, mais il y a des îles lointaines et même des déserts qui peuvent, par là, se trouver revivifiés. Si la grande industrie attache aujourd'hui une grande importance à l'utilisation des « sous-produits », comme elle les appelle, c'est-à-dire des déchets de la fabrication, il y a, de même, dans la consommation, un art « d'accommoder les restes » dont l'importance dépasse de beaucoup celle que peuvent lui attribuer les livres de cuisine pour petits ménages. C'est cet art, par exemple, qui avec les ordures ménagères, fait de la lumière et de la force, simplement en les faisant brûler dans des fours.
Rappelons encore, dans le même ordre de faits, les inventions qui permettent d'utiliser les denrées rapidement périssables, telles que le poisson ou les fruits, en les conservant par les procédés frigorifiques. C'est un fait assez notable que, tandis que les hommes d'autrefois ne connaissaient que la cuisson ou le séchage, c'est-à-dire la chaleur pour conserver les aliments, les hommes d'aujourd'hui emploient plutôt le froid, et cette substitution marque un immense progrès. Le XIXème siècle a été le siècle de la chaudière; le XXème sera, peut-être, le siècle de la glacière.

3° - Enfin le plus grand et le plus difficile progrès dans la consommation nous paraît être de savoir reconnaître ce qui répond le mieux à nos besoins, c'est-à-dire de savoir ce qui est bon et ce qui est beau, car qu'est-ce que le bon et le beau sinon ce qui est le plus parfaitement adapté à un besoin donné? C'est difficile, car il ne faut pas croire que le désir suffise à reconnaître l'objet le mieux adapté à ses fins. Le désir n'est qu'un instinct aveugle. Il pourra battre éternellement de l'aile, comme un hanneton obstiné contre un carreau de vitre, s'il n'est pas guidé soit par l'hygiène, soit par l'esthétique, qui d'ailleurs sont plus sœurs qu'on ne croit car la joie des yeux est une des formes de la santé. C'est ainsi que l'hygiène, depuis quelque dix ans ou vingt ans, s'efforce de faire comprendre aux ouvriers, quoique sans grand succès jusqu'à présent, que la viande peut être remplacée avec avantage par les légumes ou le poisson, double avantage tant au point de vue nutritif qu'au point de vue économique et même, à notre avis au point de vue moral, car le massacre des créatures en serait diminué. A l'exposition de Dresde, les aliments étant classés dans l'ordre combiné de leur valeur alimentaire et économique, c'était le hareng saur qui occupait le premier rang. Cette leçon de choses pourra être efficace. De même aussi on apprend à remplacer les lits en bois par les lits en fer ou en cuivre, les papiers sur les murs par des enduits vernissés ou blancs qui ont le double avantage et de rendre apparente la moindre salissure pour obliger à l'enlever, et de faciliter ce nettoyage.

Il faut avouer cependant que c'est ici que le progrès se fait le moins sentir. Car si tant est qu'on puisse constater quelque progrès dans une meilleure adaptation des moyens aux fins en ce qui ressort de l'hygiène, et encore bien faible, on n'en saurait dire autant en ce qui ressort de l'esthétique. Il semble même qu'à cet égard la consommation soit plutôt en recul: l'article de bazar fait vilaine figure à côté des objets mobiliers les plus humbles de la vie d'autrefois, et les images d’Épinal ou les chromos ou les images de sainteté qui ornent les chambres des ouvriers ou des paysans marquent une terrible déchéance à côté des figurines de Tanagra qui pourtant étaient probablement un article bon marché et pour le peuple.

En somme le critérium du progrès dans la consommation tel que nous l'avons indiqué, à savoir la moindre consommation possible de richesses pour une satisfaction désirée, ou, en un seul mot, l'économie, n'a rien de neuf; — ce n'est que l'application à la consommation du principe du moindre effort, dit principe hédonistique, qui gouverne la production: obtenir le maximum de résultat avec le minimum de dépenses.


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