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La solidarité nationale - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1911, par Xénopol A.D.


Parmi les liens qui réunissent les hommes dans des groupes plus ou moins nombreux et étendus, il n'en est aucun qui puisse se comparer en force de cohésion avec celui qui est représenté par le caractère national. Pendant que les autres éléments sociaux, tels que la religion, le commerce, la vie d'Etat ne rattachent les hommes entre eux qu'accidentellement, la nationalité implante ses racines dans la constitution physico-psychique de l'être humain; elle fait partie de sa nature même; car il n'existe pas des hommes in abstracto, tous sont concrétisés dans des caractères nationaux distincts.
Ces caractères se manifestent à l'extérieur, d'abord par le type physique qui distingue les races et les peuples, et, d'une façon plus prononcée encore, par le caractère intellectuel et moral qui se réfléchit dans la façon dont l'âme réagit contre les excitations extérieures ou intérieures; puis par la manière dont les différentes unités ethniques perçoivent et reproduisent le beau, donc par les manifestations artistiques; par les mœurs et les habitudes qui incorporent l'instinct moral ainsi que par la façon dont elles cristallisent cet instinct dans les règles de la vie sociale, politique et juridique, et au-dessus de tous ces éléments pour ainsi dire secondaires de la nationalité, par son élément fondamental et distinctif entre tous — le langage.

La langue est le lien social par excellence qui réunit les hommes; car elle sert de moyen de communication aux idées, et l'homme est, à la différence des animaux, un être pensant. Mais pendant que la pensée surgit aussi dans l'individu isolé, ne fût-ce que d'une façon rudimentaire, le langage est un produit social, il ne peut prendre naissance que par le contact et le frottement des esprits entre eux, comme la chaleur et l'électricité ne jaillissent que du contact et du frottement des corps. Les sourds de naissance sont aussi muets, parce qu'ils sont incapables de percevoir les sons, le grand instrument de la sociabilité humaine.
Mais la langue ne remplit pas seulement l'office de transmettre les idées. Les incorporant dans l'élément matériel des sons, elle leur donne un corps et les garantit contre la dispersion de leur contenu en leur procurant la fixité et en rendant leur conservation possible. Cette transmission des idées est puissamment aidée par l'écriture qui n'est que la matérialisation de la pensée à un degré encore plus prononcé au moyen de signes visibles qui rendent au loin les idées elles-mêmes, dans ses premiers essais, ou plus tard les mots des langues. Ces dernières et leur fonction dérivée, l'écriture, relient les hommes par-dessus l'espace et par-dessus les temps et élèvent les groupes humains au-dessus de la vie éphémère des animaux qui est toujours circonscrite par ces deux éléments. Pendant que l'animal ne vit que dans la région qu'il parcourt individuellement et dans l'instant de la durée qui lui est mesuré par la mort, l'homme vit en même temps dans tous les endroits où sa langue est comprise, et la mort ne met un terme qu'à son existence physique, mais non à celle de son esprit, en tant que ce dernier s'incorpore dans des formes matérielles et surtout dans celle du langage. Comme le dit une célèbre femme poète roumaine, en parlant des grands hommes, producteurs d'idées:

Si des rayons brillants sont sortis de leurs fronts,
De la tombe à la vie ils feront bien un pont,
Car ce qui ne meurt point ne peut jamais s'éteindre
Quand même ils ne seraient d'ailleurs en tout qu'à plaindre.

Voilà pourquoi l'humanité possède une histoire de son esprit, pendant que l'animalité ne présente qu'un développement organique qui s'est arrêté chez l'homme pour se transmettre aux produits de son intelligence. L'accumulation de la civilisation entière n'est que le résultat de progrès continus des idées, incorporées et conservées d'abord par la langue, puis aussi par l'écriture, après la découverte de cette dernière.
On s'ingénie de toutes les façons à effacer autant que possible les limites qui séparent l'animai le plus élevé du dernier échelon de l'humanité. Pourtant il existe une différence irréductible et une distance incommensurable entre l'homme et l'animal. Cette différence est caractérisée, pour l'homme, par la faculté du langage, c'est-à-dire de l'expansion des idées par la parole. Et cette faculté a une conséquence à portée tout aussi considérable, notamment la possibilité du progrès, des idées et de tout ce qui y tient, et cela comme peuple, comme race, comme société humaine, pendant que chez l'animal, le progrès ne peut être qu'individuel.

Pourtant cet instrument si admirable de la langue n'est pas le même pour toute l'humanité. Chaque peuple, même quelquefois chaque fraction de peuple, joue d'un instrument différent. On dirait que la nature a voulu varier exprès les sons, pour les réunir dans la vaste symphonie que l'humanité entonne pour célébrer ses destinées.
Les langues étant différentes, le grand lien social est brisé aux frontières de chaque peuple. Hommes et hommes ne s'entendant plus, ils demeurent étrangers les uns aux autres. Au lieu de constituer une société unique, les hommes en forment autant qu'il y a de langues différentes. Ce n'est que par exception, et à la suite du développement historique, qu'il peut arriver que des éléments ethniques à parler différent soient forcés de vivre d'une vie commune, et cela pour le malheur et de ceux qui imposent et de ceux qui subissent cette obligation.

Les différences de langage sont intimement liées aux différences de race, de constitution physico-psychique des conglomérats humains. Chaque race de l'humanité a parlé dès l'origine un langage différent, conditionné par la constitution particulière des corps et par celle des esprits qui s'épanouissaient sur leurs troncs. Les nations n'étant en définitive que des composés et par conséquent des amalgames physico-psychiques des différentes races et sous-races humaines, il s'ensuit que la différence du parler des peuples est due à ce mélange en doses et en proportions différentes qui a donné naissance aux langues si diverses parlées sur le globe. Cette différence s'observe même lorsque les éléments entrés en combinaison sont très ressemblants, car souvent la plus petite divergence peut donner naissance à des écarts lointains très considérables. Telle est par exemple la différence qui sépare aujourd'hui l'espagnol du portugais, langues qui sont pourtant issues du mélange de races à peu près identiques: les Ibères et les Lusitaniens comme fondement, sur lesquels vinrent se greffer d'abord les Romains, puis les Germains — Suèves et Alains en Portugal, Visigoths en Espagne — le tout soumis plus tard à l'influence arabe. Quelquefois c'est la prédominance d'un élément intellectuel qui imprime un caractère ethnique commun à plusieurs peuples assez différents sous d'autres rapports, comme cela se rencontre chez les peuples considérés comme faisant partie de la race latine: les Français, les Italiens, les Espagnols,les Portugais et les Roumains, chez lesquels le lien commun est établi par l'esprit latin et par la langue latine quoique l'élément romain ne soit entré comme physique que pour une très petite part dans la formation de ces peuples. D'autres fois, de grandes races se séparent en plusieurs peuples assez divers, pour constituer des unités ethniques différentes, mais qui n'en sont pas moins restées réunies par les grands caractères de la race totale; tels sont les peuples de race slave (Polonais, Bohèmes, Bulgares, Croates et Serbes, Russes) et germaine (Hollandais, Danois et Norvégiens, Suédois et Allemands).

Tous ces éléments variés et réunis en proportions diverses donnent naissance, pour chaque peuple, à un composé différent, et lui impriment une physionomie et un caractère particuliers. Il n'existe pas de loi de formation des langues et des nationalités; il n'existe que des séries de faits qui ont pour résultat des produits originaux et uniques.
Les nationalités se distinguent en premier lieu par la langue. C'est elle qui indique les limites jusqu’auxquelles s'étendent les peuples de races diverses; car ces limites se trouvent toujours là, où cesse la compréhension commune, où il est besoin d'interprètes pour se faire entendre. Les nationalités sont donc poussées d'elles-mêmes, de la périphérie vers le centre, à se constituer en Etats distincts. Voilà pourquoi, de nos temps, un courant puissant s'efforce de réagir contre les formations historiques qui ont été constituées à rencontre de cette tendance naturelle, et le monde politique est si puissamment tiraillé par les aspirations vers l'organisation des Etats sur le principe de l'unité nationale. Le progrès étant le résultat de l'échange des idées, et ces dernières ne pouvant se transmettre que par le canal du langage, les unités ethniques formées sur la base du parler commun deviennent les organes principaux de ce progrès. Ce n'est que plus tard, lorsque la partie supérieure de chaque peuple s'est approprié la langue de ses voisins, que les acquisitions culturales sont mises en commun, pour le bien de la civilisation générale.


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