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De la langue internationale

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1911, par Couturat L.


L'Institut International de Sociologie a bien voulu adhérer, dès l'origine, à la Délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale. En l'absence du délégué de l'Institut, je viens lui rendre compte des travaux de la Délégation, dont M. le professeur Ludwig Stein fait aussi partie comme délégué du 11° Congrès international de Philosophie (Genève, 1904). La Délégation qui comprenait, en 1907, 310 sociétés, a élu son Comité, composé de douze savants de divers pays. Ce Comité s'est réuni à Paris, en octobre 1907, sous la présidence de M. le professeur Ostwald (ici présent), et, après dix-huit séances consacrées à l'examen comparatif des principaux projets de langues auxiliaires, a décidé à l'unanimité d'adopter en principe l'Espéranto, avec quelques améliorations dont l'expérience aussi bien que la science linguistique avaient révélé la nécessité. Le résultat de ses travaux a été l'élaboration d'un Espéranto réformé et « mis au point », auquel on a donné le nom d'Ido, pour le distinguer de l'Espéranto primitif, la publication de dictionnaires (de 12 000 mots), en allemand, anglais et français, et de manuels dans ces trois langues, et en outre en italien, espagnol, hollandais, danois, suédois, tchèque, hongrois; bientôt en finlandais, en polonais, en arabe et en japonais. La langue est pratiquée actuellement par une centaine de groupes (dont beaucoup sont d'anciens groupes espérantistes); on a fondé, pour la propager et la développer, une Union des Amis de la Langue internationale, dirigée par un Comité et par une Académie élus par les membres, et composés des savants et des personnalités éminentes qui patronnent l'oeuvre dans les divers pays.

A ce simple exposé des faits, permettez-moi de joindre quelques considérations qui montrent l'importance et l'intérêt de cette oeuvre, en la rattachant aux idées qui font l'objet de ce Congrès et en particulier de la présente séance. On a constaté et célébré à l'envi la solidarité internationale sous toutes ses formes: matérielle et industrielle (moyens de communication), économique, intellectuelle (communauté de la science), morale enfin. Mais à toutes ces solidarités, il manque l'organe ou l'instrument nécessaire, sans lequel elles restent trop souvent lettre morte: à savoir une langue commune. A quoi bon pouvoir téléphoner entre divers pays, si l'on ne « s'entend» pas d'un bout du fil à l'autre? La diversité des langues est désormais le seul obstacle au développement de toutes ces formes de solidarité. Et même il va en s'aggravant sans cesse, car, par suite des tendances « nationalistes », qui règnent à notre époque, chaque peuple prétend légitimement employer sa langue nationale, et de là vient la multiplication indéfinie des langues employées dans les relations internationales, dans les publications scientifiques, etc. L'excès même du mal impose et suggère le remède; ce serait, non pas une langue universelle et unique, correspondant à l'idéal simpliste et périmé du cosmopolitisme, mais une langue auxiliaire, respectant l'extension politique et littéraire des langues nationales, mais prenant place à côté d'elles, entre elles, comme un véhicule ou un interprète, suivant l'idéal positif et pratique de l'internationalisme, si bien défini tout à l'heure par M. le professeur Stein. Une telle langue ne peut être qu'artificielle; mais il ne faut pas se méprendre sur ce mot. Sous l'hétérogénéité apparente et la concurrence trop réelle des langues européennes, elles possèdent une solidarité linguistique, et même une double solidarité: d'une part, elles ont, comme langues indo-européennes, une origine commune, qui se traduit, non seulement par des racines communes venant du fonds primitif et préhistorique, mais par des formes de grammaire et de phraséologie analogues. D'autre part, en vertu de l'internationalité de la science, la terminologie scientifique est déjà en grande partie internationale, et, comme elle envahit de plus en plus nos langues vulgaires, elle augmente sans cesse la proportion des « mots internationaux ». Cette double solidarité linguistique fournit une base scientifique et objective à l'élaboration de la langue auxiliaire. Ce n'est nullement une création arbitraire, une oeuvre de fantaisie individuelle ou même de génie: la langue internationale ne doit pas être inventée, mais découverte, car elle existe à l'état latent dans nos langues; il suffit de la bien dégager; c'est un problème scientifique bien défini, susceptible d'une solution précise et unique. Il n'y a pas cinquante ou cent langues internationales possibles: il n'y en a qu'une, dont les « inventeurs » successifs ont peu à peu découvert les principes et les traits essentiels — après bien des erreurs et des tâtonnements. L'oeuvre du Comité de la Délégation a consisté surtout à dégager ces principes (encore appliqués confusément, empiriquement et un peu au hasard dans l'Espéranto) et à en généraliser l'application, pour assurer à la langue un développement régulier et un progrès indéfini, au lieu de la livrer au hasard aveugle de l'« évolution naturelle », qui ne peut que la corrompre. Selon la parole de M. Ostwald, « le problème de la langue auxiliaire est passé désormais des mains des enthousiastes et des fanatiques dans celles des savants compétents et de sang-froid ». Le principe directeur de notre langue a été formulé avec une clarté magistrale par M. le professeur Jespersen, membre de notre Comité, dans la préface de nos dictionnaires: « La meilleure langue internationale est celle qui offre le plus de facilité au plus grand nombre d'hommes. » Vous reconnaissez là, Messieurs, les idées qui ont dominé toutes vos discussions: la loi d'économie ou de moindre effort. C'est dire que notre langue n'est pas une oeuvre purement théorique, visant à une perfection chimérique, mais une oeuvre pratique qui réalise à la fois le maximum de simplicité et de facilité pour les adeptes d'instruction élémentaire, et le maximum de clarté et de précision pour les usages scientifiques et techniques auxquels elle doit servir. Elle doit vous intéresser à un double titre: d'abord comme un phénomène sociologique qui constitue le complément nécessaire de toutes les formes de solidarité internationale; ensuite comme un instrument de votre propre science, et par exemple on a déjà fait, grâce à la langue internationale, des enquêtes internationales très fructueuses sur telle ou telle institution. En un mot la langue internationale n'est pas un rêve, une utopie: elle existe, elle fonctionne, elle est pratiquée chaque jour, par écrit et de-vive voix; il ne dépend que de vous de l'utiliser. Je la recommande à toute votre attention, car un jour viendra, plus proche peut-être que vous ne croyez, où vous aurez avantage à vous en servir pour vos recherches et pour vos communications réciproques, comme le besoin s'en fait de plus en plus sentir dans toutes les institutions internationales et dans tous les Congrès.


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