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La lutte des âges - Partie 4

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1902, par Worms R.


Dans le domaine de la vie intellectuelle, des faits analogues se retrouvent. Non seulement chaque génération (au sens précis que nous attribuons à ce mot), mais chaque décade presque diffère de celle qui la précède. Cela est surtout vrai au temps actuel, où la marche des idées est si rapide, où elles se transforment si aisément. Les grands principes qui ont présidé à la formation intellectuelle des hommes venus au monde en France vers 1820, par exemple, ne subsistaient plus guère en 1850, et ceux qui les remplaçaient à cette date n'avaient plus force et vigueur en 1880. Il en résulte que les gens nés à chacune de ces époques paraissent des « fossiles » à ceux de l'époque suivante. Chacune de ces trois générations a cru renouveler le monde intellectuel tout entier, et a entendu mettre complètement de côté ce qu'avaient fait ses devanciers immédiats. Parfois elle s'est senti plus de sympathie pour les idées d'ancêtres lointains que pour celles de ses propres auteurs. Elle a rétabli de vieilles idoles dans l'Olympe d'où elle chassait des dieux récents. Le dénigrement des modèles les plus voisins a été, pour nombre de jeunes, le premier moyen d'affirmer leur personnalité indépendante. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi. On peut croire toutefois que jadis les changements étaient moins brusques et les transitions plus marquées. On ne s'apercevait guère de la transformation qu'au bout de trois générations environ: il y avait seulement un esprit général par siècle, un pour le XVIème, un pour le XVIIème, un pour le XVIIIème. Depuis le XIXème il y en a eu un par génération et au XXème il y en aura peut-être un par décade. Cette rapide rénovation se fait sentir partout: dans la science, qui marche à pas de géant; dans la littérature et dans l'art, qui cherchent sans cesse à créer des formes nouvelles et à évoquer des pensées ou des sentiments inédits; dans le langage, qui se déforme (en bien ou en mal) tous les jours; dans la morale, et jusque dans la religion, qui suivent de près les incessantes variations de la vie sociale, fût-ce à regret, condamnées qu'elles sont à s'y adapter ou à périr. Tous ces changements ne sont pas des progrès, il s'en faut, mais il est certain qu'ils se font parce qu'on croit y voir des progrès. Il n'y a même pas une loi générale qui préside à leur apparition, sauf peut-être en ce qui concerne les sciences, où s'aperçoit nettement une loi de rectification et d'élargissement graduels. Mais il suffît qu'ils existent et se manifestent, ce qu'ils font souvent avec grand éclat, pour que la génération où ils s'opèrent en eux puise la notion de son unité collective et l'idée de sa supériorité sur celles qui la précédèrent.

Il nous reste enfin à considérer les faits qui se rapportent à la direction unitaire donnée aux sociétés par les gouvernements et par les lois, c'est-à-dire les faits politiques et juridiques. Notre habituelle opposition apparaît ici encore. Les jeunes ne cherchent pas seulement à enlever à leurs anciens la conduite spirituelle du corps social, mais aussi à leur ravir sa conduite temporelle. Ils veulent le pouvoir, avec toutes les satisfactions qu'il donne, ou dont on le croit accompagné. Ils cherchent à se faire place dans les corps dirigeants, individuellement à coup sûr, mais collectivement aussi: car chacun d'eux aime à se voir entouré d'hommes de sa génération, sentant, pensant et voulant à peu près comme lui, de camarades, de familiers, de gens qu'il tutoie et qu'il peut traiter sans déférence et sans façons: il aide donc, autant qu'il le peut, à leur avènement. De même que chaque génération cherche à mettre son empreinte sur la politique, sur la marche générale du gouvernement, en y faisant prévaloir ses idées, elle cherche aussi à la mettre sur le droit, sur les textes législatifs ou sur la jurisprudence qui les applique, en y faisant dominer ses principes. Il est très visible, par exemple, que la France contemporaine doit surtout à cette poussée des jeunes l'empreinte nettement démocratique que portent aujourd'hui sa politique et son droit. Nombre de personnes se félicitent de ce que ce mouvement se soit produit et de ce qu'il ait pris une extension contre laquelle les réactions demeureront sans doute impuissantes. Mais, qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige, il faut le constater comme un fait et en reconnaître la vraie cause.

Ce n'est pas à dire, cependant, que tous les jeunes appartiennent au parti démocratique. Il en est que leur éducation, leurs intérêts ou leurs aspirations lient à des partis différents ou même opposés. Il en est qui ne demandent aucune innovation politique, ou même qui appellent de leurs vœux le retour à des institutions depuis longtemps disparues. Mais ils ne constituent pas la majorité, et on peut même dire qu'ils représentent une anomalie sociale. Car ce qui est normal, c'est de voir la jeunesse mettre son idéal, non derrière, mais devant soi, non dans le passé, mais dans l'avenir. C'est de la voir réclamer un régime qui assure à tous plus d'équité et de bonheur, et non de la voir tendre à la restauration des privilèges de quelques-uns. — Et sans doute dans tous les ordres de faits sociaux il se présente ainsi des anomalies, des cas singuliers, pour ne pas dire pathologiques. Il y a des jeunes gens qui sont rétrogrades en matière morale et religieuse, esthétique et littéraire, domestique et économique. Il y en a, pour tout dire d'un mot, qui ne sont pas de leur génération, qui sont vieillis avant l'âge, qui sont presque de naissance frappés d'une précoce sénilité. Mais ce ne sont pas eux qui conduisent le monde, et ils n'ont pas la force d'arrêter son mouvement. Malgré eux, la société poursuit sa marche, entraînée qu'elle est par l'impulsion des vrais jeunes, puisant dans leurs inspirations et dans leurs efforts le principe permanent de son renouvellement, de son adaptation sans cesse plus parfaite à son milieu, de son ascension graduelle vers la lumière, vers la justice et vers la beauté.

Dans une semblable évolution, d'ailleurs, les jeunes ne doivent point oublier qu'ils ont eu des prédécesseurs. De tout temps, ou du moins depuis bien longtemps, il y a eu des hommes qui ont senti dans leurs esprits et dans leurs cœurs les mêmes généreux élans, qui ont travaillé à la réalisation du même idéal. De ces hommes, les plus nombreux ont actuellement disparu, et ceux qui subsistent sont âgés ou près de l'être. Ils ont droit pourtant à n'être point méconnus. La jeunesse d'aujourd'hui doit honorer la jeunesse d'hier et la jeunesse d'autrefois. Au nom de son propre principe, qu'elle retrouve en celles-ci, elle saluera la mémoire des morts et entourera de ses respects et de son affection les survivants. Ainsi veut être célébrée la continuité des générations qui se sont transmis le flambeau de la vie. Peut-être même le sentiment des égards dûs aux devanciers calmera-t-il parfois les ardeurs des derniers venus, les empêchera-il de se porter à des excès regrettables, de pousser au delà des justes limites l'application de leurs idées. La marche de la société, en effet, veut, pour rester sûre, n'être point trop précipitée. Il n'y faut pas de ruptures brusques avec l'état de choses antérieur, les transitions doivent y être soigneusement ménagées. Le principe de conservation y a sa place à côté du principe d'innovation et comme modérateur de ce dernier. Tous deux joueront à la perfection, si les anciens savent reconnaître qu'il faut laisser la jeunesse aller de l'avant, et si les jeunes veulent admettre que les anciens leur ont montré la route et doivent rester des maîtres vénérés. Par là seront assurés la paix dans l'évolution, la permanence au sein du changement, la stabilité au milieu des réformes, et, comme eût dit le fondateur de la sociologie, l'ordre dans le progrès.


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