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La lutte des âges - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1902, par Worms R.


L'organisation économique est celle qu'il faut considérer la première, car les nécessités auxquelles elle correspond doivent être satisfaites avant toutes les autres. Or la vie économique comprend quatre ordres généraux de phénomènes: production, circulation, répartition, consommation. En chacun de ces ordres, se marque la divergence des jeunes et des anciens, au moins dans nos grandes sociétés civilisées de l'occident contemporain, auxquelles seules en toute cette étude nous empruntons nos exemples. La production est normalement plus intense chez les jeunes. Cela tient pour partie à leur plus grande vigueur physique. Mais cela résulte aussi de ce qu'ils sont mieux adaptés aux méthodes modernes de travail: on les leur a enseignées de bonne heure, ou bien, s'ils ont à les apprendre eux-mêmes, leur esprit plus plastique s'en accommode plus aisément; ils ne sont pas figés dans des traditions routinières. — La consommation est aussi, en principe, plus active chez eux que chez leurs anciens. L'impétuosité de la jeunesse les pousse à dépenser sans compter, dans tous les sens du mot dépenser. Les hommes mûrs au contraire ont les sens plus rassis, les passions moins vives, ou bien l'expérience les a formés à modérer et à refréner leurs tendances spontanées. Ils calculent davantage, ils aiment plus à épargner. Chose curieuse: cela arrive précisément chez eux au moment où les longs espoirs commencent à leur être interdits. Mais c'est, d'une part, qu'il faut être ménager pour l'époque où l'on ne pourra plus soi-même travailler; et, d'autre part, qu'on songe aussi à ceux qu'on laisse derrière soi et auxquels on veut léguer plus que des souvenirs. — La circulation, étant l'intermédiaire forcé entre la production et la consommation, suit naturellement la même loi qu'elles. Tout ce qui l'accroît et la rend plus rapide trouve généralement faveur chez les jeunes générations plutôt que chez leurs devancières. Les premières tiennent pour les transports rapides, pour les transactions fréquentes, pour le crédit largement ouvert. Les secondes ne peuvent voir tous ces phénomènes sans quelque défiance. — Mais c'est surtout en matière de répartition que l'opposition s'accentue et prend même parfois la forme aiguë du conflit. Dans des sociétés comme les nôtres, le régime de la propriété privée, avec son organisation actuelle, a pour effet habituel de concentrer la plus grande partie des richesses aux mains des générations les plus avancées dans la vie. Cela est vrai du moins pour les classes possédantes, les seules au sujet desquelles la question se pose. Là, les épargnes accumulées par l'effort séculaire de la famille ont pour propriétaire le chef de la maison, c'est-à-dire le plus âgé de ses membres. Ses descendants à lui-même doivent attendre son décès pour en hériter à leur tour. Sans doute, ils bénéficient des produits de leur propre travail. Mais on sait que dans notre état social le travail, quand il n'est pas appuyé par un capital dont le travailleur soit propriétaire, quand il doit se mettre aux gages d'un capital étranger, ne reçoit le plus souvent qu'une rémunération modeste. Il en résulte que l'on voit ceci: d'un côté des travailleurs jeunes, en pleine activité, ardents à la tâche, producteurs zélés et féconds, qui gagnent peu de chose et ne peuvent par suite mener qu'une existence économique toujours limitée, souvent embarrassée, quelquefois précaire; et de l'autre côté, des hommes d'âge, qui ont ou non travaillé autrefois, mais qui sont actuellement inactifs et n'auraient droit par suite en toute justice à aucune rétribution sociale pour le présent, et qui pourtant se trouvent, par l'effet des capitaux accumulés dans leurs mains, les maîtres du marché économique et les bénéficiaires de rentes ou d'intérêts considérables. On comprend qu'un pareil spectacle soit de nature à jeter la haine au cœur des déshérités, et que rien ne donne plus de force aux revendications de ceux qui réclament une autre distribution de la richesse. Il est vrai qu'ici on a affaire à une lutte entre les classes plutôt qu'entre les âges. Mais c'est peut-être l'opposition des âges qui jette dans les rangs du socialisme tant de fils de la bourgeoisie. Et si l'on envisage les familles aisées, surtout rurales, c'est la détention du patrimoine ancestral par les aînés qui en explique souvent les divisions.

Cette dernière considération nous mène à envisager un nouvel ordre de phénomènes sociaux: les phénomènes domestiques. Dans l'intérieur de la famille, l'opposition des générations successives se marque constamment, même en laissant de côté les impulsions d'origine économique, dont il vient d'être parlé. La famille, en effet, repose chez nous sur un principe d'autorité. C'est aux parents, et en première ligne au père, que cette autorité est dévolue. Sans doute, elle s'est fort atténuée au cours des siècles. Elle n'a presque plus rien de la patria potestas romaine. Ce qu'il y avait d'exorbitant et d'abusif dans les pouvoirs légaux qu'elle conférait semble disparu. Même les théoriciens ne la conçoivent plus que comme étant le moyen, pour le chef de famille, de remplir ses obligations d'éducation envers ses enfants. C'est de ses devoirs, d'après eux, que dérivent ses droits. Il n'en est pas moins vrai que, malgré toutes les limitations que la loi y a apportées, ces pouvoirs paternels restent considérables. En tout ce qui n'est pas strictement régi par les textes, nos mœurs les laissent demeurer presque absolus. Or cela ne peut pas n'être point l'occasion fréquente de graves conflits entre parents et enfants. La direction que ceux-là veulent donner à ceux-ci rencontre des résistances, soit du fait des instincts innés de ces derniers, soit surtout du fait des exemples qu'ils reçoivent au dehors et de la conduite qu'ils voient tenir à leurs camarades. Ils opposent volontiers la liberté dont ils voient ou croient qu'on jouit autour d'eux, dans la vie sociale ambiante, à la sujétion à laquelle ils sont soumis au foyer domestique. Aussi aspirent-ils ardemment à l'heure de l'indépendance. De là vient que d'ordinaire ils se séparent de leurs auteurs, dès que les circonstances leur en donnent le moyen, par exemple dès qu'ils se sont créé des ressources personnelles. Le mariage, d'autre part, en joignant à leur existence un associé qui apporte ses goûts et ses désirs propres, contribue encore à les éloigner de leurs parents. Et même si ce facteur nouveau n'intervient pas, la venue de l'âge mûr confirme forcément le fils ou la fille de famille dans le sentiment de sa liberté, dans la conscience de ses droits individuels, et ne peut que contribuer à lui faire rejeter l'autorité parentale, si celle-ci n'a pas l'habileté de s'atténuer elle-même à souhait ou de céder graduellement devant la montée de cette tendance irrésistible vers une autonomie sans cesse plus complète.


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