Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Annales de l'Institut international de sociologie > La lutte des âges

Partie : 1 - 2 - 3 - 4

La lutte des âges - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1902, par Worms R.


Il est un autre sens encore, plus naturel peut-être, en lequel on peut entendre la distinction des âges. Toute société comporte la coexistence de plusieurs générations successives. Dans nos pays, il y a en moyenne trois de ces générations qui subsistent côte à côte dans chaque famille. Bien entendu, ce chiffre peut se réduire à deux, ou même à un, de même qu'il peut aller jusqu'à quatre et, d'une façon tout exceptionnelle, à cinq; mais il oscille autour du chiffre de trois. Ici la séparation des étages superposés est bien nette. C'est le fait biologique de la procréation qui distingue les strates familiales, en même temps qu'il les rapproche. Cette classification a donc un principe organique. Elle a d'autre part un principe proprement social: car l'éducation varie d'une génération à l'autre. Nous pourrions répéter ici ce que nous venons de dire de la différence d'éducation entre les décades successives. Et même cette considération aurait plus de force encore ici. En effet, il y a dans nos sociétés huit décades environ et dix au maximum qui coexistent, tandis qu'on n'y trouve en moyenne que trois générations. La différence doit donc être plus accentuée entre celles-ci qu'entre celles-là, même a s'en tenir aux raisons purement sociales, aux causes d'ordre éducatif, aux phénomènes d'adaptation. Quant aux raisons biologiques, on peut dire, d'une part, qu'elles séparent également les générations plus que les décades, puisque l'écart des âges est plus grand entre celles-là qu'entre celles-ci, et que la différence de leurs besoins organiques est par conséquent plus accentuée elle aussi. Mais on pourrait répondre, d'autre part, que l'hérédité met entre les générations d'une même famille une liaison, une continuité qui n'existe pas entre personnes non congénères, entre simples citoyens sans parenté.

De toutes façons, ce qu'il faut conclure de là, c'est que ces deux classifications sont tout à fait distinctes l'une de l'autre. La division en décades et la division en générations ne coïncident pas. Un père et à plus forte raison une mère peuvent se trouver parmi les jeunes gens, voire même parmi les adolescents: car il est possible, même dans nos climats et avec notre législation, qu'ils aient moins de vingt ans. Inversement, le fils célibataire de gens très âgés peut figurer dans la classe des hommes mûrs, presque des vieillards, bien qu'il soit le plus jeune représentant de sa famille. Il y a ainsi entre-croisement et non coïncidence des deux classifications. Toutes deux ont une base naturelle, organique autant que sociale. Toutes deux sont légitimes. Aucune ne peut prétendre éliminer l'autre, et il faut tenir compte d'elles deux tout à la fois. Il y a là un exemple de plus de cette complexité des rapports humains, qui est la première vérité dont la constatation s'impose à la sociologie.

Cela posé, on conçoit que des différends soient possibles entre les âges successifs, qu'il s'agisse de parents ou de non-parents. L'opposition doit même forcément se produire entre eux, par suite de la diversité de leurs organisations biologiques ou de leurs éducations sociales. Nous allons voir comment cette opposition se révèle et se traduit dans les différents domaines. Mais il nous faut d'abord prévenir une confusion. Quand un conflit éclate entre des groupes d'âges différents (que ce soit ou non, encore une fois, au sein d'une même famille) on ne voit jamais aux prises que deux de ces groupes. Il n'y a là, croyons-nous, que l'application d'une loi plus générale. Suivant une très juste remarque de M. Tarde, dans toute opposition sociale les forces en présence se réduisent à deux au moment du combat. Sur un champ de bataille, ce sont deux armées qui se heurtent, quand bien même il y aurait trois ou quatre Etats engagés dans la guerre: car alors les troupes de deux ou plusieurs d'entre eux se coalisent. Pareillement, les partis politiques, les partis religieux, et même les partis littéraires ou scientifiques, se forment en deux grands camps à l'heure de l'action décisive. Eh bien, il en est de même pour les âges. Quoiqu'il y ait ici de trois à dix unités idéalement distinctes, on les voit pour la lutte se condenser en deux: les jeunes d'un côté, les anciens de l'autre. La scission se fait sentir entre deux tranches immédiatement voisines, et à chacune d'elles, considérée comme le noyau de l'armée, viennent adhérer celles qui se trouvent du même côté qu'elle de la ligne de démarcation.

Cette idée générale de la lutte des âges étant donnée, nous pouvons montrer maintenant comment, dans les cas particuliers, cette lutte se produit. Nous allons envisager successivement les différents domaines de l'activité sociale et nous l'y verrons se manifester sous les formes les plus diverses. Il est inutile que nous établissions ici en détail quels sont ces domaines, l'ayant fait surabondamment dans nos précédents travaux et en dernier lieu dans le tome I de notre « Philosophie des sciences sociales ». Nous tiendrons donc pour accordé qu'on peut, dans l'ensemble, distinguer dans la société l'organisation et la vie économiques, domestiques, intellectuelles (religieuses, morales, esthétiques, scientifiques), enfin politico-juridiques. Entre les éléments composants de ces diverses organisations nous allons voir surgir des conflits qui tiennent à l'opposition des âges, et ces conflits formeront une partie de leurs vies mêmes.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4

A lire également :