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La psychologie fonctionnelle - Partie 1

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger)

En 1933, par Claparède E.


La psychologie classique, absorbée qu'elle était par l'analyse des produits de l'activité mentale, se préoccupait fort peu des causes de cette activité, et de sa direction. Ou, tout au moins, résolvait-elle ce problème d'une façon fort superficielle. Tantôt elle invoquait la volonté mais cela n'explique rien, parce que ça explique trop. Tantôt elle invoquait l'association, ce qui n'explique rien non plus parce que ça n'explique pas assez pourquoi, en effet, sont-ce les associations utiles qui sont déclenchées? Plus tard, sous l'influence des physiologistes, on a voulu rendre compte de la réaction par l'excitation. Mais cela n'est pas non plus une explication satisfaisante. Car la même excitation peut provoquer des conduites totalement différentes la vue du cadran de ma montre, marquant 10 h 43, m'incline à abréger cette causerie pour ne pas vous ennuyer trop longtemps: dans d'autres circonstances, l'excitation produite par ce même cadran, avec la même position des aiguilles me fera courir à la gare, pour ne pas manquer un train.

La psychologie allemande, qui a dominé le mouvement psychologique dans la seconde moitié du dernier siècle, me paraît s'être totalement désintéressée de l'étude des ressorts de l'activité mentale. (La fameuse « aperception » de Wundt est une notion bien confuse.) D'autre part elle n'a jamais envisagé les phénomènes psychiques dans leurs rapports avec l'ensemble de l'individu. Elle est restée expérimentale, structurale; elle n'a pas été vraiment dynamique, c'est-à-dire biologique.

Or, il me paraît que la psychologie, qui est une partie de la biologie, doit ne pas négliger cet aspect dynamique et biologique de la vie mentale. Le problème central de la biologie, c'est celui de l'adaptation (l'adaptation, n'est-ce pas ce qui caractérise les corps vivants, par opposition à ceux dont s'occupent les sciences physiques et chimiques?). Et le problème central de la psychologie, c'est celui de la conduite. Mais la conduite n'est rien autre qu'une certaine espèce d'adaptation.

Or, qu'est-ce que s'adapter? c'est exécuter les réactions nécessaires pour parer à une rupture d'équilibre. En d'autres termes, c'est satisfaire à un besoin.

Le besoin, voilà le phénomène auquel il faut remonter pour rendre compte de l'activité mentale. Car l'activité mentale n'est pas autre chose que la série des démarches accomplies en vue de la satisfaction du besoin.

La psychologie fonctionnelle est celle qui envisage les phénomènes psychologiques du point de vue du rôle qu'ils jouent dans la vie, du point de vue de leur utilité pour l'individu ou pour l'espèce, qui les envisage par conséquent dans leurs rapports avec les besoins.

C'est William James qui est le père de la psychologie fonctionnelle. Introduisant dans la psychologie son point de vue pragmatique, il a considéré l'activité mentale comme un instrument d'action. Nous ne vivons pas pour penser, mais nous pensons pour vivre. Cette manière de voir a aussi été professée en Allemagne par des penseurs qui n'étaient pas des psychologues, comme Mach, Avenarius, Julius Schultz ou Vaihinger. Mais, somme toute, le point de vue biologique et fonctionnel a eu, même depuis le début du siècle, beaucoup de peine à s'introduire en psychologie.

La nécessité d'une psychologie plus dynamique, qui tînt davantage compte des fins de la personnalité dans son ensemble, a suscité diverses conceptions récentes, comme le personnalisme de Stern, le gestaltisme de Wertheimer, Köhler et Koffka, la verstehende Psychologie, l'hormisme de McDougall. Nous avons vu aussi, en Allemagne même, pénétrer le point de vue fonctionnel dans divers travaux, comme ceux de Müller-Freienfels, de Lewin, et surtout de Katz, qui a compris toute l'importance du besoin, auquel il a consacré de belles études expérimentales. Précédemment, Karl Groos avait décrit le jeu du point de vue fonctionnel, et la psychanalyse de Freud est aussi toute pénétrée de fonctionnalisme. Que cette importance du besoin soit néanmoins restée encore quasi-méconnue de la majorité des psychologues, c'est ce que nous prouve la publication, en 1930, du livre de Szymansky intitulé Psychologie vom Slandpunkt der Abhängigkkeit des Erkennens von den Lebensbedürfnissen, livre qui nous est présenté comme une nouveauté.

Qu'il me soit permis de rappeler ici que, lors du Congrès de Rome en 1905, j'avais présenté une communication — dont, cette d'aujourd'hui est en partie la répétition sur « l'intérêt principe fondamental de l'activité mentale ». Ce que j'appelais l’intérêt, c'est le besoin, ou l'aspect psychologique du besoin. Car ne nous intéressent que les choses qui touchent, nos besoins d'une façon ou d'une autre. La même année, dans un travail ou j'étudiais le sommeil du point de vue fonctionnel, j'insistais aussi sur cette dynamique des besoins et des intérêts et je demandais aussi qu'on étudiât la signification biologique des troubles névropathiques.

Si je rappelle ces dates déjà anciennes, c'est pour montrer combien le point de vue fonctionnel a eu de peine à pénétrer dans notre science. Et la cause n'en est pas difficile à deviner. C'est que le point de vue fonctionnel. qui nous porte à considérer les processus organiques par rapport à leur but ou à leur utilité, parait à beaucoup imprégné de finalisme, de mysticisme, bref, être antiscientifique au plus haut point, et on ne veut pas en entendre parler.

Je désire montrer ici que ce point de vue est cependant parfaitement légitime.

En premier lieu, la psychologie fonctionnelle ne contredit nullement aux explications mécanistes. Et disons tout de suite que la psychologie fonctionnelle n'est pas « une psychologie » qui s'oppose à d'autres psychologies. Notre collègue Murchison, de Ctark University, publie tous les cinq ans des volumes de Psychologies (au pluriel!). Il y a eu les Psychologies de 1925, et il y a eu celles de 1930. Vous avez le behaviorisme, la réflexologie, la psychologie dynamique, la psychanalyse, la psychologie réactionnelle, hormique, etc. Ce sont des recueils très intéressants; mais qui prouvent surtout que notre science est encore bien arriérée! Il n' a pas plusieurs physiques, ni plusieurs chimies. De même, il n'y a ou il ne devrait y avoir qu'une seule psychologie.

Je tiens donc à déclarer que la psychologie fonctionnelle n'est pas une psychologie qui s'oppose à une autre. Elle n'est qu'une façon d'envisager les phénomènes mentaux ou, si vous préférez, les phénomènes de la conduite.

Mais cette façon d'envisager est-elle légitime?

A mon avis, l'homme de science doit être débarrassé de tout scrupule métaphysique ou épistémologique. Pour lui, tout principe, toute notion, tout point de vue sont légitimes dès qu'ils lui sont utiles, commodes. La légitimité n'a pas d'autre garant que la fécondité. Or le point de vue fonctionnel est utile et fécond.

On pourrait le montrer en constatant que cette attitude fonctionnelle s'impose, en fait, même à des savants de tempérament très positif, et qui certainement ne demanderaient pas mieux que de tout expliquer mécaniquement, comme Ribot, par exemple, qui note que certains processus psychiques « visent un but ». Et des physiologistes ou neurologistes comme Sherrington, comme Head, parlent du but d'un réflexe (purpose of a reflex), de purposive adaptation. Même notre illustre et vénéré collègue M. Pawloff, que nous avons été si heureux d'applaudir l'autre jour, avoue qu'on ne peut méconnaître que les actes des hommes et des animaux sont dirigés vers des buts. « La vie des hommes consiste en la poursuite de buts variés », dit-il. Celle des chiens aussi. Mais il résout la question d'une façon à la vérité un peu simpliste, en imaginant une catégorie spéciale de réflexes, les « réflexes de but »!


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