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La psychologie est-elle une science ? - Partie 1

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger)

En 1877, par Straszewski M.


M. J.A. Stewart a soulevé dans un court article publié dans Mind une question très importante. Elle concerne le droit d'existence d'une science qui depuis un certain temps attire de plus en plus l'attention des philosophes et des savants, voit croître chaque jour le nombre de ses adeptes et étend déjà son influence bien au-delà des régions purement scientifiques. Cette science c'est la psychologie. — Les tentatives que certaines écoles philosophiques ont déjà faites pour rayer la psychologie du domaine des sciences et pour contester la valeur de ses recherches, se sont montrées jusqu'à présent impuissantes. Il ne pouvait en être autrement. Une science qui nous touche de si près, qui nous dévoile les mystères de notre vie intérieure, nous en fait connaître le développement, les lois et les côtés divers, une science telle que celle-là ne peut manquer d'intérêt ni de valeur, tant que le ... de Socrate conservera son importance et que la connaissance de soi-même sera reconnue comme condition indispensable de la connaissance du monde et comme base de la vigueur morale de l'homme.

Il est vrai que la psychologie comme science ne s'est développée que très tard. La raison en est peut-être dans cette circonstance que l'esprit humain éprouve plus de difficulté à percevoir les phénomènes qui le concernent de près, que ceux qui sont plus éloignés; de même que notre vue embrasse les horizons lointains avec plus de facilité qu'elle ne remarque les objets plus rapprochés. La psychologie a donc été pendant des siècles un tissu d'abstractions métaphysiques ou d'observations incomplètes tirées de l'expérience intérieure. Les penseurs anglais et français ont été les premiers à imprimer à l'expérience intérieure la direction qui lui convenait et ils l'ont soumise à une méthode nouvelle consistant en une analyse critique des phénomènes complexes de la vie psychique. Lorsqu'à ces résultats acquis par des penseurs tels que Locke, Hume, Berkeley, Condillac, Bonnet, Dugald Stewart, etc., vint se joindre encore l'appui des découvertes physiologiques et spécialement de la physiologie des nerfs et des sens, ainsi que l'appui des recherches comparées d'ethnologie et de sociologie, il sembla déjà que la psychologie avait acquis une base assez solide et que désormais elle aurait droit au nom de science. C'est précisément ce droit que M. Stewart a mis en doute: « Le psychologue moderne, écrit-il, est profondément mécontent de son objet, les sciences exactes et de classifications le rendent jaloux par la splendeur de leur méthode et de leurs résultats; c'est avec amertume qu'il arrive à se convaincre que les phénomènes psychiques ne sont pas d'une nature suffisamment déterminée pour former l'objet d'une science, et c'est pour cette raison qu'il se voit forcé de les allier à d'autres phénomènes. » M. Stewart a donc mis en doute la possibilité d'une psychologie scientifique parce qu'il lui a paru que son objet ne saurait être défini avec précision, ni séparé de celui des autres sciences. A cette raison majeure il en joint encore d'autres, savoir: que l'objet de la psychologie ne peut être aussi exactement mesuré ni classé d'après quelque principe naturel ou généalogique.

Considérons attentivement ces difficultés. Nous observerons avant tout que l'objet d'aucune science ne se laisse séparer complètement ni exactement de celui des sciences analogues, sans en excepter la mathématique, qui malgré son exactitude n'en est pas moins si étroitement liée à la mécanique et à l'astronomie, qu'il serait presque impossible de marquer au juste le point où finit la mathématique pure et où commence la mathématique appliquée. Il ne serait pas moins difficile de tracer une ligne de démarcation assez exacte entre la matière réelle des recherches purement physiques et celle des recherches chimiques, ou bien de séparer la chimie de la physiologie avec tant de précision que les objets de ces deux sciences ne puissent empiéter l'un sur l'autre. Il n'y aurait donc rien d'extraordinaire à ce que l'objet de la psychologie ne se laissât pas séparer exactement de celui des autres sciences. Si nous considérons que l'organisme physiologique est le champ où les phénomènes de l'âme viennent se manifester, il ne pourra nous étonner qu'ils soient étroitement liés à ceux du corps. Rappelons aussi cette grande vérité démontrée par Auguste Comte avec tant de génie, que le développement d'une science plus compliquée dépend de celui des sciences moins complexes, et nous comprendrons aisément pourquoi la psychologie ne s'est consolidée que lorsque la physiologie le fut déjà complètement.

Sans nullement perdre de vue les propriétés de toutes les sciences en général, et de la psychologie en particulier, nous nous permettrons, non-seulement de ne point partager le jugement porté sur la psychologie par M. Stewart, mais nous affirmerons tout au contraire que son objet nous parait être déterminé avec beaucoup plus de précision que ne le sont ceux des autres sciences. Or, en quoi consiste la différence d'objet entre les sciences? elles s'occupent également toutes de l'étude des phénomènes et de la recherche des lois qui les régissent; voilà leur point de ressemblance. Mais si nous avons devant nous deux phénomènes, dont chacun exige des moyens de perceptions complètement différents ou même opposés, il est évident que ces phénomènes ne pourront former l'objet des mêmes recherches scientifiques. Nous arrivons, par exemple, à connaître les phénomènes de la voix à l'aide de tout autres moyens que ceux que nous employons à la connaissance des phénomènes de la lumière, c'est pourquoi ces phénomènes forment dans le domaine de la physique deux sciences tout à fait séparées l'une de l'autre. Il peut y avoir aussi entre les phénomènes une différence non de moyens de perception, mais de nature, et alors ils n'appartiennent plus aux mêmes sciences. La nature des phénomènes physiques du mouvement des corps est tout autre que celle des phénomènes chimiques, et ces derniers diffèrent de nouveau par leur caractère des phénomènes physiologiques; aussi forment-ils l'objet de trois sciences détachées l'une de l'autre, quoiqu'il y ait toujours en réalité phénomènes chimiques là où il y a phénomènes physiologiques, et qu'il soit impossible de les disjoindre autrement les uns des autres, que dans notre pensée et dans nos recherches. En dehors de celle-là tous les phénomènes quelle que soit leur nature se mêlent, s'unissent et se lient entre eux pour former une seule chaîne compliquée des manifestations de l'être, et ce n'est que notre esprit qui les détache les uns des autres et les range en différents groupes pour rendre plus facile la solution des problèmes qui l'entourent.

Observons maintenant de plus près les phénomènes psychiques. Il ne sera pas difficile de démontrer qu'ils diffèrent comme objet de notre savoir, malgré leur dépendance intime des fonctions de l'organisme physiologique, de tous les autres phénomènes, en deux sens: c'est-à-dire aussi bien par leur nature que par les moyens à l'aide desquels nous arrivons à les percevoir. Ce moyen, c'est notre conscience immédiate intérieure, tandis que le moyen nous rendant possible la perception des changements opérés dans l'être extérieur, ce sont les sens. S'il est évident que, sans l'aide des sens, nous serions dans une ignorance complète des changements qui ont lieu en dehors de nous, il est tout aussi certain que sans l'aide de la conscience nous ne pourrions connaître ceux qui s'accomplissent dans notre vie psychique. Pour éviter un malentendu, nous ajoutons, et nous appuyons sur cette circonstance, que ces derniers peuvent survenir et se développer à l'insu de notre conscience, — mais qu'ils n'existeraient pas pour nous comme objet de notre savoir, sans avoir passé par le prisme de notre conscience intérieure. Le cachet de la conscience consiste dans la faculté d'observer immédiatement les changements opérés dans notre être intellectuel, d'en faire aussitôt l'objet de notre savoir, et d'amener de cette manière de nouveaux changements intérieurs, ainsi que d'imprimer une direction nouvelle à nos pensées. — Je me trouve dans une chambre complètement obscure, je ne remue aucun de mes membres, tous mes sens sont en repos, et malgré cela il n'y a en moi ni silence, ni quiétude; quelque chose s'y passe: je sens et je sais qu'il s'y agite une vie inaccessible à l'ouïe et à la vue, que des séries de tableaux s'y déroulent successivement l'un après l'autre, que les sentiments varient à chaque instant et viennent agiter tout mon être. Tout ceci je ne le tiens pas de mes sens, c'est ma conscience immédiate intérieure qui me l'apprend. De plus, je me convaincs à l'aide de signes correspondants, que je ne suis pas le seul à saisir les manifestations de cette vie intérieure qui s'opèrent en moi, mais que tous les organismes semblables au mien en sont pourvus; qu'ils sentent, qu'ils pensent, qu'ils désirent et qu'ils arrivent par les mêmes moyens à la connaissance de ces phénomènes. Ces signes extérieurs, au nombre desquels se trouvent aussi les sons articulés, n'ont par eux-mêmes aucune importance; ils ne sont que l'expression nécessaire de cette connaissance qui se forme uniquement en nous, et n'ont précisément pour nous une valeur réelle que lorsqu'ils sont considérés comme la manifestation de ces processus intérieurs. Si nous ne savions pas cependant à l'appui de notre propre conscience que ces processus ont effectivement lieu, tous les signes extérieurs qui nous l'indiquent médiatement ne serviraient absolument à rien. Les manifestations de cette vie intérieure que nous reconnaissons d'une tout autre manière que les phénomènes extérieurs ne diffèrent-ils pas alors suffisamment de ces derniers, et serait-on sensé de soutenir qu'une science qui s'en occupe ne possède pas un objet déterminé et limité?


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