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Etude médico-psychologique sur une forme des maladies de la mémoire - Partie 1

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger)

En 1889, par Korsakoff S.


Les troubles de la mémoire attirent depuis longtemps l'attention des hommes qui s'occupent de psychologie. Dans bien des traités systématiques de psychologie ou de physiologie de l'esprit, on trouve des observations, des anomalies de la mémoire qui jettent un nouveau jour sur le mécanisme de cette faculté. Les travaux consacrés spécialement à la philosophie renferment souvent des articles qui traitent de la mémoire ou de quelque phénomène qui s'y rapporte. Toutes ces circonstances me font espérer que les observations dont je vais faire part présenteront un intérêt général, à part leur intérêt spécial.

Ces observations se rapportent à une forme de la mémoire qui a peu été décrite en médecine. Ayant eu l'occasion d'observer des cas assez nombreux de cette forme, je l'ai décrite avec assez de détails. On peut l'observer dans une maladie particulière du système nerveux, maladie comme sous le nom de « névrite multiple », c'est-à-dire d'une inflammation et d'une dégénérescence de plusieurs nerfs.

Plus tard je dirai ce qu'est la maladie appelée névrite multiple. Pour le moment je ferai remarquer que dans cette maladie, on observe souvent des altérations psychiques et surtout des troubles caractéristiques de la mémoire. Le malade, à première vue, parait être resté ce qu'il était: il raisonne judicieusement, peut parfois causer avec esprit, mais il oublie presque instantanément ce qui vient de se passer.

Pour mieux me faire comprendre, je vais décrire sommairement un cas de cette maladie. C'était un malade de trente-sept ans, un écrivain russe qui avait pris l'habitude dans ses voyages en Sibérie de boire beaucoup d'eau-de-vie (de grain). Bien qu'il n'eût jamais été ivre, il absorbait néanmoins tous les jours une quantité considérable d'eau-de-vie (je dois faire remarquer que l'abus des boissons alcooliques est une des causes les plus fréquentes de la névrite multiple).

Les amis du malade finirent par remarquer que sa mémoire devenait plus faible, si bien qu'il fallait lui rappeler ce qu'il devait faire ce jour-là ou un autre; cependant, il continuait ses travaux et ne cessait de faire paraître dans différents recueils des nouvelles intéressantes et originales. Outre l'affaiblissement de la mémoire on observa encore que sa démarche devenait moins assurée. Cela dura jusqu'au 25 juin 1884. Ce jour-là, le malade se sentit mal et diminua brusquement la quantité d'eau-de-vie qu'il absorbait. Ceux qui l'entouraient croyaient qu'il oubliait de boire, tout bonnement, car il n'avait pas expliqué la raison pour laquelle il buvait moins. Il dormit mal la nuit du 25 au 26; il était agité, inquiet, faisait souvent les mêmes questions, demandait qu'on restât près de lui. Le lendemain cet état continua, mais l'agitation devint plus forte; l'affaiblissement de la mémoire augmenta également. Il était évident que le malade avait perdu la faculté de se rappeler ce qui venait d'avoir eu lieu; il oubliait ce qu'on venait de lui dire, ce qui faisait qu'il avait des disputes avec ceux qui l'entouraient; la nuit il ne dormait pas, semblait avoir peur de quelque chose.

Je le vis le 30 juin. Les principaux symptômes qui attiraient l'attention se rapportaient à l'activité psychique. Voici ce que j'observai:

Le trouble de la mémoire était nettement visible. Le malade oubliait complètement ce qui lui était arrivé récemment; il ne pouvait dire s'il avait mangé ce jour-là, si quelqu'un était venu le voir. Ce qui venait de se passer cinq minutes auparavant, il ne pouvait s'en souvenir et lorsqu'on le lui rappelait, il était prêt à disputer et à affirmer que cela n'avait pas eu lieu. Parfois, il accordait qu'il pouvait l'avoir oublié, parce que « j'ai toujours eu une très mauvaise mémoire », disait-il.

Ce qui s'était passé bien avant la maladie, le malade s'en souvenait parfaitement et en donnait des détails; mais tout ce qui avait eu lieu vers le commencement de la maladie, le malade se le rappelait confusément. — Ainsi, par exemple, il avait commencé une nouvelle au mois de juin et en avait déjà écrit plus de la moitié, et, à cette heure, il ne se souvenait plus du dénouement qu'il avait voulu lui donner. — En outre, il avait reçu dans le courant de juin plusieurs lettres importantes qui venaient de différentes rédactions. Mais il ne s'en souvenait plus et lorsqu'on les lui rappelait, il en paraissait fort étonné et disait: « C'est impossible. »

Le cercle de ses idées s'était évidemment rétréci; néanmoins ses raisonnements étaient logiques; il faisait des conclusions justes; il donnait à toutes les choses l'importance qui convenait et jugeait tout régulièrement; de plus ses pensées ne se bornaient pas à un seul jugement, mais il émettait toute une suite de jugements consécutifs qui faisaient voir de l'esprit et de la sagacité. Mais si l'on coupait le fil de son discours, il oubliait ce dont il venait de parler et était prêt à répéter toutes ses paroles; il oubliait les idées qui venaient de passer dans sa tête et c'est pourquoi il redisait souvent les mêmes histoires, les mêmes phrases comme s'il émettait quelque chose de nouveau. On était parfois frappé de voir combien ses phrases paraissaient stéréotypées; la même impression évoquait en lui un cliché qu'il prononçait du même ton que s'il l'avait trouvée au même instant, comme un nouveau produit de sa pensée qu'il n'avait pas encore eu à l'esprit.

Le cours de ses idées dépendait le plus souvent des influences extérieures, et si on détournait le malade d'un sujet de conversation, on pouvait facilement le faire passer à un autre, en mettant sous ses yeux un objet provoquant en lui un autre cours d'idées. — Le matériel des jugements, des pensées que le malade émettait, était évidemment puisé au capital spirituel qu'il avait amassé auparavant, aux impressions qu'il s'était appropriées jadis, puisque le nouveau ne laisse plus de traces sur le malade.

Cependant, sous ce rapport, il y avait quelques faits qui montraient que, probablement, dans la sphère inconsciente de la vie psychique il restait des traces des impressions récentes. — Ainsi, par exemple, il ne m'avait pas connu avant sa maladie; eh bien, chaque fois que je venais le voir, il reconnaissait tout de suite en moi un médecin; seulement, il affirmait qu'il ne connaissait pas mon visage et ne se rappelait pas mon nom. Les rapports avec les autres restaient sympathiques, et cela permet de soupçonner que la mémoire des sentiments et des impressions inconscientes qui, en somme, donnent une idée de la qualité d'un homme ou d'une chose, avait été mieux conservée chez lui que la mémoire du temps, du lieu et de la forme.

Le malade ne se souvenait positivement de rien de ce qu'il avait fait et racontait, sur sa personne, des choses qui n'avaient jamais eu lieu; ainsi, il disait avoir écrit une nouvelle, qu'en réalité il pensait seulement écrire; il racontait en détail le lieu où il avait été hier et cependant il n'y avait pas été depuis longtemps, et tous les détails n'étaient que le produit de son imagination, et quand on lui faisait observer que ce n'était qu'une fantaisie, il ne voulait pas le croire.

Je ne continuerai plus la description de ce cas, parce que je parlerai encore et avec plus de détails de cette forme de maladie chez d'autres malades; j'ajouterai seulement qu'en peu de temps les bras et les jambes du malade furent paralysés, que les mouvements respiratoires furent troublés et qu'enfin il mourut. Ces paralysies furent causées probablement par une affection des tubes nerveux, c'est-à-dire par une névrite multiple.


Qu'est-ce donc qu'une névrite multiple?

Pour l'expliquer, je dois un peu m’écarter de mon sujet.

On sait que le système nerveux de l'homme consiste en centres nerveux et en nerfs. Les centres, ce sont le cerveau et la moelle épinière. — De ces centres sortent des filaments, ce sont les tubes nerveux ou les nerfs sensitifs et moteurs. — Les nerfs sensitifs portent aux centres les impressions extérieures reçues par les organes des sens; les nerfs moteurs transmettent aux muscles les impulsions des centres et il en résulte des mouvements. Ce qui forme la partie essentielle des troncs nerveux, ce sont les tubes nerveux, c'est-à-dire des fibres extrêmement fines qui sont réunies en faisceaux, et ce sont ces faisceaux qui composent les troncs nerveux. Ces tubes pénètrent dans les masses centrales, c'est-à-dire dans l'encéphale et la moelle épinière et y entrent en liaison avec les cellules nerveuses. Les fibres nerveuses sont des tubes dans lesquels on remarque un fil qui est comme le fil télégraphique qui transmet les impulsions des centres; ce fil s’appelle le cylindre-axe. Le fourreau où il est s'appelle la gaine de Schwann. Entre la gaine et le cylindre-axe se trouve une matière qui se nomme substance médullaire ou myéline, et qui est destinée probablement à améliorer les conditions de la nutrition et de la conductibilité du cylindre-axe. Voilà la structure des tubes nerveux. — Parfois les tubes nerveux n'ont pas de fourreau, parfois ils sont sans substance médullaire, mais le cylindre-axe existe toujours et on ne peut s'imaginer de filaments nerveux qui n'en aient pas. — Dans les troncs nerveux, ces filaments sont groupés en faisceaux unis par un tissu conjonctif. — Tout filament nerveux unit un point de la périphérie, c'est-à-dire un filament musculaire ou un des appareils des sens sensitifs à une cellule nerveuse.

Les cellules nerveuses qui se trouvent dans les parties centrales du système nerveux sont des petits corps avec beaucoup de prolongements. On ignore à quoi servent la plupart de ces prolongements, mais il est probable que l'un (ou deux) de ces prolongements donne naissance à un filament nerveux qui, probablement, se rend à une autre cellule nerveuse et sert ainsi à relier une cellule à l'autre ou qui se prolonge dans un autre tube nerveux de la périphérie. À dire vrai, personne n'a encore vu que les choses fussent telles que j'ai dit, c'est-à-dire qu'un filament nerveux qui part d'une cellule nerveuse aboutisse à une autre cellule ou à un tube nerveux périphérique. Il est presque impossible de le voir, car ces filaments sont si menus qu'ils se rompent, quand on les prépare pour les observer, mais cependant c'est l'hypothèse la plus probable. Mais il est prouvé que l'un des prolongements de la cellule acquiert toutes les propriétés du tube nerveux.

Pour le voir on n'a qu'à suivre les modifications d'un des prolongements de la cellule nerveuse. Nous le voyons nu, ensuite, après un certain temps, nous le voyons se recouvrir de myéline ; il devient donc le cylindre-axe d'un tube nerveux. Ces éléments sont si petits, que les prolongements se rompent sans cesse et qu'il est très difficile de les conserver jusqu'au moment où elles s'entourent de myéline. On peut donc admettre comme une chose prouvée que la chose se passe dans toutes les cellules nerveuses, dans celles de l'encéphale aussi bien que dans celles de la moelle épinière. Le plus difficile, c'est de démontrer cette connexion des cellules avec les tubes nerveux dans la couche corticale de l'encéphale, c'est-à-dire dans la partie que l'on regarde comme le centre de la vie psychique de l'homme, ce qui a été fait par mon honorable maître, M. le professeur A. J. Koschewnikow.

Ainsi, après tout ce que nous venons de dire, le système nerveux nous apparaît comme composé de cellules nerveuses et de fibres. Les cellules sont les centres des impulsions nerveuses, les fibres en sont les conducteurs, soit d'une cellule à l'autre, soit d'une cellule centrale à la périphérie, c'est-à-dire aux muscles, ou de la périphérie, c'est-à-dire des organes des sens, aux cellules centrales. Les cellules se trouvent en masse dans ce qu'on appelle la substance grise du cerveau, aussi bien que dans celle de la moelle épinière, tandis que les fibres forment la partie essentielle de la substance blanche des masses centrales et des nerfs. Possédant ces notions, nous pouvons nous faire une idée de la maladie nommée névrite multiple. C'est une affection qui attaque simultanément plusieurs troncs nerveux. Une fois attaqués par la maladie, leurs fonctions sont naturellement dérangées et nous voyons paraître une paralysie, c'est-à-dire une cessation de mouvements des muscles vers lesquels se rendent les troncs nerveux malades, parce que les ordres de la volonté pour la contraction ne parviennent plus aux muscles. Si ce sont les nerfs sensitifs qui sont atteints, on voit paraître des douleurs, et si les fibres nerveuses sont tout à fait détruites il s'ensuit une perte de sensibilité de la partie de la peau vers laquelle se dirige le tube nerveux malade, puisque les excitations de cette région ne parviendront plus à la conscience dans cette région. — Par conséquent, cette maladie se manifestera à l'extérieur par des paralysies, c'est-à-dire par l'abolition de mouvement, des bras et des jambes principalement, par des douleurs, anesthésie et autres troubles de la sensibilité. — L'autopsie de ces cas nous fait voir ordinairement de profondes modifications des troncs nerveux (qui ont été décrits en détail par les savants français: Gombault, Pitres et Vaillard, etc.). - Les fibres nerveuses paraissent tout anormales : la substance médullaire (myéline) qui entoure le cylindre-axe se modifie et finit par disparaître; le cylindre-axe lui-même est modifié; tantôt il est gonflé, tantôt aminci, et il finit par se rompre, puis disparaître. Tout cela fait que le tube nerveux perd sa propriété de transmettre les excitations. — Mais, ordinairement, au bout d'un certain temps, on voit apparaître la régénération: le cylindre-axe reparaît, il est de nouveau entouré de myéline et la faculté de transmission reparaît. Cela se passe encore plus vite si la lésion n'est pas profonde et si le cylindre-axe ne disparaît pas et que ce n'est que la substance médullaire (myéline) qui manque. J'ai déjà dit que la substance médullaire contribuait à la nutrition et à la conductibilité du cylindre-axe; par conséquent, faute de cette substance, le cylindre-axe transmet plus mal les impulsions nerveuses. Mais si seulement le cylindre-axe n'est pas complètement détruit, le tube nerveux est bientôt reconstitué. Aussitôt que la cause de la maladie n'existe plus, la myéline renaît et au bout d'un temps très court arrive la guérison complète.


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