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L'adaptation est-elle la loi dernière de l'évolution humaine ?

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Puglia F.


L'un des problèmes les plus élevés de la sociologie consiste, sans aucun doute, à découvrir la loi fondamentale, ou mieux la loi dernière, à laquelle sont soumis tous les phénomènes de la vie sociale ; mais la solution du problème n'est pas des plus faciles. Parmi les différentes théories en cours celle-là a acquis une grande importance, qui prétend que l'adaptation est la loi dernière de la vie humaine ; mais cette théorie qui semble avoir plus que les autres un fondement scientifique ne nous paraît pas acceptable.

L'adaptation en thèse générale consiste en un équilibre mobile entre deux ordres de forces, à savoir, entre les forces qui constituent le milieu externe et les forces organiques, et c'est un équilibre mobile, parce que le milieu externe est sujet à des modifications continuelles et que les organismes vivants se modifient eux aussi par des procédés intérieurs. Or les changements qui adviennent dans le milieu externe peuvent être utiles, mais peuvent aussi être nuisibles aux organismes : d'où la lutte soutenue en vue de l'adaptation. Les conséquences de la lutte peuvent être : 1° une amélioration de la vie ; 2° la disparition des organismes faibles ; 3° la régénération ou la régression biologique de quelques organismes, etc., etc. En un mot, ce qui se produit c'est la survivance de quelques organismes qui s'adaptent au milieu nouveau ou changé, et la chute des non-adaptés.

Mais survivance des mieux adaptés, cela ne veut pas dire survivance des meilleurs : en effet, comme l'a bien observé M. Abrikossof dans un mémoire présenté au premier Congrès international de Sociologie, la dégénérescence produit quelquefois un état harmonique entre l'être et son milieu, c'est-à-dire une adaptation ; et comme l'ont observé quelques naturalistes, un être pour s'adapter au milieu subit parfois une transformation régressive et réussit ainsi à se conserver. Conséquemment, la survivance dans l'ordre biologique pourra conduire à une transformation progressive ou régressive.

Or voici ce que nous nous demandons : Si l'adaptation ne donne pas comme résultat constant l'amélioration des conditions vitales, peut-on la considérer comme la loi dernière de l'évolution humaine ? Et nous élevons un doute parce que notre conscience atteste qu'il y a en nous une tendance à l'amélioration la plus grande possible des conditions de la vie, au développement le plus grand possible de nos puissances.

Et le doute s'est encore élevé dans l'esprit de quelques sociologues, comme on le voit d'après l'essai qu'ils ont tenté pour démontrer que l'adaptation dans le milieu humain subit quelques modifications et prend des caractères particuliers. Parmi eux est M. Vaccaro, qui fait consister la différence entre l'adaptation humaine et celle des autres êtres en ce fait que la seconde s'accomplit au moyen d'un processus de modifications organiques et psychiques qui ne s'étendent pas au-delà du corps, tandis que dans l'adaptation humaine, à côté de ce processus organique, il s'en rencontre un autre, artificiel et incorporel qui consiste en modifications imprimées à la nature extérieure, en appareils et instruments distincts du corps, mais qui servent à l'aguerrir davantage et à l'assurer plus solidement contre les forces ennemies qui l'entourent et l'assiègent.

Cela est vrai ; mais ce n'est pas là que se trouve la différence entre la vie humaine et celle des autres espèces animales. Et en vérité les groupes humains tendent à s'adapter toujours mieux au milieu cosmique et social et par conséquent, ils ne sont pas passifs comme les autres êtres, sous l'action des forces externes ; mais ils déploient toute leur énergie, et en ayant conscience de leur fin pour transformer ces forces à leur avantage.

Par là on voit que cause efficiente de la différenciation est éminemment psychologique et que la différence objective extérieure entre les manifestations de la vie humaine et celles de la vie des autres êtres dépend d'une différence psychologique.

Cette différence psychologique constitue une qualité spécifique de notre espèce, par laquelle non-seulement elle s'adapte au milieu, mais par laquelle aussi elle transforme le milieu pour l'adapter a soi, à ses fins, à ses besoins. Et cette qualité spécifique c'est la perfectibilité.
Il s'ensuit que la loi ultime de l'évolution humaine ce ne peut être la loi de l'adaptation mais bien plutôt celle du perfectionnement ou du progrès.

Et voici les preuves subjectives et objectives de l'existence de cette loi.
La preuve subjective fondamentale c'est l'attestation de notre conscience, dont j'ai déjà parlé, et qui nous révèle qu'il y a chez tous les hommes une tendance à l'amélioration, qui, réduite à sa plus simple expression, n'est autre chose que la tendance à fuir la douleur physique ou morale (mal physique et mal moral) et à chercher ou à atteindre le plaisir physique ou moral (bien physique et bien moral). Et c'est par suite de cette tendance constante dans les hommes normaux à l'amélioration, que peu à peu s'est formée l'idée du progrès, et par là on conçoit des idéaux divers, de la réalisation desquels on fait dépendre le progrès. Ces idéaux changent de contenu ou se différencient sans cesse pendant le cours des générations, non-seulement par suite des changements qui adviennent dans le milieu physique et dans le milieu social, mais aussi par suite du développement de l’énergie intrinsèque des éléments individuels dont dérivent les groupes sociaux. D'où la conséquence : la tendance à l'amélioration n'a pas de bornes ; ce sera toujours une puissante force psychique qui agitera l'humanité.

Il y a ensuite des preuves objectives de l'existence d'une loi de perfectionnement. Elles se tirent de l'histoire de l'humanité.
Il y a un progrès intellectuel, consistant dans le nombre toujours croissant des connaissances, spécialement de celles qui ont pour objet les sciences expérimentales et les sciences d'observation ; un progrès moral, qui consiste dans la prédominance et dans le développement des sentiments altruistes par rapport aux sentiments égoïstes et ego-altruistes ; un progrès social, consistant dans les avantages nombreux, dont jouissent les hommes de par les grandes inventions, les merveilleuses découvertes, les biens matériels et immatériels, produits par l'activité humaine, de par les relations internationales entre peuples, de par la diminution des guerres, etc., etc.

Quelles preuves plus grandes peut-on réclamer pour démontrer que la loi suprême de la vie humaine c'est le progrès ou le perfectionnement?
La loi d'adaptation est, sans doute, une loi générale de la vie des êtres, et les hommes eux aussi par conséquent y sont soumis ; mais il est une loi spécifique pour l'homme, pour la nature humaine, il est une loi supérieure à celle de l'adaptation, une loi que l'on doit considérer comme la loi suprême de notre existence, c'est la loi du perfectionnement.


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