Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Annales de l'Institut international de sociologie > La famille : sa genèse et son évolution

Partie : 1 - 2

La famille : sa genèse et son évolution - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1896, par Gumplowicz L.


Souvent on peut observer, que plus les choses sont rapprochées de nous, plus tard elles deviennent l'objet de nos recherches scientifiques ; c'est ainsi que la famille n'a provoqué les investigations des savants qu'à peine dans ces trente-cinq dernières années.

On ne doutait pas, pendant de longs siècles, dans le monde savant et scientifique de l'Europe, que la famille, telle qu'elle subsistait dans les pays chrétiens, fut de droit naturel en même temps que de droit divin ; on la considérait comme une institution de ce jus gentium quod natura omnia animalia docuit, et les philosophes se risquaient d'autant moins à toucher cet objet, que l’État et l’Église tenaient cette institution sous leur sauvegarde, et établissaient, pour toute attaque dirigée contre cette « base de l’État », des peines criminelles.

Sous l'influence inconsciente peut-être de ces normes du droit pénal, les philosophes ne se souciaient pas de la famille et ne voyaient pas ce qu'elle pourrait offrir à une recherche scientifique. A leurs yeux, tout pourtant semblait clair. Que le père, comme tel, fut maître dans sa maison, qu'il exerçât le pouvoir domestique sur sa femme et ses enfants, tout cela semblait si naturel et tellement indiqué par la morale, qu'on ne pouvait pas soupçonner que cela pût jamais changer. On se contentait donc de répéter seulement les principes moraux concernant la famille, tous ces préceptes que sanctionnaient la Religion et la Morale.

D'après ces doctrines, l'idée de la famille était bien simple et claire. C'était le couple monogame des parents avec ses enfants, vivant sur la base des droits du père de famille sur sa femme, ses enfants et sa fortune s'il en avait une. Comment pouvait-on admettre une autre forme? La Bible l'indiquait: Adam n'avait que l'unique Ève. Le bon Dieu ne lui en a pas créé plus, et encore celle-ci lui a coûté une côte; certainement il n'aurait pas désiré une seconde femme à un tel prix.

A cette réminiscence de la Bible se joignait l'idée de la famille romaine dans laquelle le pater familias était seigneur souverain dans sa maison, maître unique de toute la fortune, juge suprême de sa femme et de ses enfants; enfin les enseignements de l’Église déclaraient la famille monogame, dont l'homme est la tête, une institution sacrée. Bref, cette famille monogame, dans laquelle l'époux exerce le pouvoir du mari et du père, comme il était d'usage depuis des siècles, formait l'unique concept de la famille dans les esprits des philosophes et jurisconsultes européens.

Ce n'est que bien tard, car c'est à peine depuis 30 ans que la science commença à douter que cette forme de la famille que nous connaissons, suivant laquelle nous vivons, soit vraiment la forme primitive des rapports entre hommes, femmes et enfants. Et c'est un fait bien significatif aussi que ces premiers doutes scientifiques se soient éveillés et exprimés dans un pays libre, où la manifestation des opinions n'est jamais regardée avec méfiance. C'est en Suisse que Bachofen, professeur à l'Université de Bàle, publia en 1861 son œuvre épocale sur le Matriarcat. Sous l'influence peut-être du Darwinisme, Bachofen s'empare de l'idée que l'humanité a du parcourir une phase de vie purement animale, et qu'alors le mariage n'existait pas, et que par conséquent il ne pouvait exister une institution telle que la famille ; les hommes devaient alors vivre dans un état de promiscuité, et l'unique lien de parenté ne pouvait être que le lien entre mère et enfants. Ayant trouvé dans ses études philologiques quelques traces qui appuyaient cette conjecture, il développe dans son livre écrit en allemand sous le titre « Mutterrecht » cette idée, étrange en son temps, qu'avant la naissance de la famille paternelle, il existait une famille maternelle, et qu'alors toutes les parentés se basaient sur la descendance des mères sans qu'on se souciât des pères.

Tout d'abord les savants, et en première ligne les sommités de la philosophie, du droit et de la science sociale en Allemagne, ne s'occupèrent pas de ces recherches sur la « famille ». Douze ans après l'apparition de l’œuvre de Bachofen, dans des livres traitant du droit et des sciences sociales comme, par exemple, dans l'Encyclopédie du droit, par Mohl (1872) ou dans le « Droit naturel » d'Ahrens (1874), il n'est pas fait mention de l’œuvre de Bachofen. Il semble que les plus célèbres professeurs allemands aient voulu appliquer à cet écrivain qui osa lancer des idées nouvelles non patentées, ce stratagème connu dans le monde savant en Allemagne sous le nom de « tuer par le silence ». Du moins, on peut constater que les professeurs allemands ne se hâtaient pas de connaître cette théorie nouvelle, qui en outre contenait des opinions contraires à celles professées par eux-mêmes.

Ce n'est que quand un autre savant, le français Giraud-Teulon, dans une œuvre intitulée « les Origines de la Famille », dédiée à Bachofen, eut soulevé la même question et traité la matière au point de vue fixé par Bachofen, et quand cette œuvre française eût attiré l'attention du monde savant; qu'en Allemagne aussi, on commença à s'occuper de cette question tout à fait nouvelle pour les philosophes, les moralistes et les publicistes allemands. Néanmoins, les œuvres les plus importantes sur cette matière proviennent de pays anglo-saxons; l'Amérique (Morgan), l'Angleterre (Mac Lennan, Maine, Lubbock), le Danemark (Starcke) et la Finlande (Westermarck) nous ont fourni les recherches les plus savantes sur la famille primitive ; de l'Allemagne il faut noter, en dehors de grandes œuvres sociologiques de Schaeffle et Lilienfeld, les recherches des ethnographes comme Bastianqui, dans ses œuvres nombreuses, nous donne une quantité d'informations sur les usages et coutumes des peuples divers, concernant la vie familiale, et des historiens de la culture, comme Lippert, qui a écrit une histoire de la famille. Enfin, il faut mentionner l’œuvre importante de M. Kovalewsky sur « les Origines et l'évolution de la famille et de la propriété », qui contient une critique des théories de ses prédécesseurs, et beaucoup d'observations qu'il a faites lui-même sur ce sujet dans les pays russes, surtout dans le Caucase. En France, tous les sociologues, surtout M. Letourneau, se sont occupés largement de ce sujet, de même que les sociologues des autres pays, et en première ligne M. Spencer, qui consacre à la famille toute une partie de sa Sociologie ( « Institutions domestiques » ).

A côté de ces travaux scientifiques, on ne doit pas omettre les écrits des socialistes et des communistes, qui depuis longtemps, demandant une transformation de l'organisation sociale actuelle, ont aussi critiqué l'organisation de la famille, et dans les derniers temps, ont principalement demandé une situation plus libre pour la femme. A l'appui de ces revendications, ils ont eu recours à des arguments historiques et se sont servis des travaux scientifiques des sociologues et des ethnologues ; au nombre de ces écrits socialistes, nous mentionnons les deux livres qui ont obtenu le plus grand succès, c'est-à-dire le livre d'Engels sur la famille et le fameux livre de Bebel sur « la femme ».

Malgré cette extension de la littérature touchant la famille, nous ne sommes pas, à vrai dire, assez informés sur le développement de cette institution. Les écrivains mentionnés nous donnent une quantité de notices sur la grande diversité des types des mariages, sur les diverses formes de la vie en communauté, les systèmes de consanguinité aux temps préhistoriques et chez les peuplades sauvages. La lecture de ces descriptions et de ces relations nous donne le vertige, mais ne nous donne pas d'éclaircissements sur le point de savoir comment de toutes ces formes de la vie sauvage est sortie notre famille? Nous ne pouvons nullement nous orienter dans ce chaos de notions auxquelles se joint une quantité de controverses entre les écrivains, ce qui augmente encore la confusion. Seule une idée bien simple se détache pour nous de ce Kaleidoskope changeant sa face à chaque coup d’œil, c'est que les hommes ont suivi toujours aveuglement l'impétueux penchant de leur nature, et l'ont satisfait selon les circonstances ; dans ce tourbillon farouche des usages et des coutumes, il n'est pas possible de trouver une autre loi que cette loi unique, que partout l'homme, ce faible animal, a dû succomber à l'impulsion violente de ses passions.

Mais tout cela ne nous explique pas comment est née notre famille paternelle, c'est-à-dire cette famille dont le père est le maître plus ou moins souverain. Tous les auteurs mentionnés, après nous avoir exposé les diverses formes de la communauté familiale préhistorique chez les peuplades sauvages du temps présent, après nous avoir montré les diverses formes de la vie sexuelle dans les groupes primitifs de l'humanité, les divers systèmes de mariages et de consanguinités, — lorsqu'il s'agit de la question de notre famille paternelle, tous sans exception se servent de la phrase : « avec le temps est sortie de ces formes primitives la famille paternelle ». Mais cette phrase ne contient aucun éclaircissement, cette phrase ne nous dit pas quelle cause a produit ce changement essentiel.

La vraie source de cette obscurité est l'emploi impropre du mot « famille » en parlant des temps préhistoriques et préétatiques. Car, en vérité, il n'y a pas de raison suffisante pour parler d'une « famille » primitive; puisque ce que nous nommons famille et ce qui forme l'essence de notre famille n'existait pas avant l'État; d'un autre côté, comme institution fondée par l'État, comme institution politique, la famille ne fut jamais « primitive ».

En prenant le mot dans son sens vrai, la famille ne pouvait nulle part exister avant l’État et n'existait pas dans ce temps-là sous aucune forme. Car, dans son sens vrai, la famille n'est pas seulement un groupe de parents avec des enfants, mais c'est un père qui a certains droits, reconnus par l’État sur la femme et sur les enfants (ainsi que sur les esclaves s'il y en a); c'est le maître dans une maison, le propriétaire de ses biens et des biens de la femme et des enfants; enfin, c'est celui qui peut disposer de sa propriété au-delà de sa vie, qui a le droit de tester. Tout cela suppose un droit, est conditionné à un droit, et comme il ne peut pas être question de droit avant l'État, il est clair qu'il ne peut pas être question de famille avant l’État. Car la propriété individuelle et héréditaire ne peut pas être acquise ou transmise et garantie par aucun autre pouvoir que par l'État et le pouvoir sur les enfants et la femme ne peut dériver que de l’État.


Partie : 1 - 2

A lire également :