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La personnalité libre et l'individualisme de notre temps - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Starcke C.N.



III — L'anarchisme

L'hypertrophie de la personnalité libre peut conduire à un détachement du monde, et à une concentration en soi-même, qui aboutissent en réalité à une négation absolue de toute morale fondée sur la connexion de l'individu avec les générations. Sous une forme nouvelle nous la retrouvons dans la lutte exaspérée contre le monde existant. C'est essentiellement une différence de tempérament, qui fait que l'on se borne à se retirer du monde, ou que, plus activement, l'on cherche à détruire le monde qui existe, pour le remplacer par un autre qui réponde mieux à notre idéal. Dans les deux cas le principe est le même, une surévaluation de l'individu, une fausse croyance que la personnalité libre est l'esprit arbitraire. Tandis que l'humeur solitaire contemplative se manifeste essentiellement dans le domaine de la philosophie et de l'esthétique, à notre époque civilisée, la lutte active contre l'ordre social établi se manifeste essentiellement dans le domaine politique, mais s'étend par là-même dans la plupart des domaines de la vie privée. C'est l'anarchisme qui se présente à nous dans ses formes différentes. Le but théorique de l'anarchisme est de créer un meilleur état social, basé sur une plus grande liberté et sur le bonheur humain. Il soutient sa valeur éthique comme une théorie sociale en opposant aux tendances de l'état social actuel, à regarder les individus comme des moyens, le principe contraire que les individus sont les buts absolus.

Mais, dans cette définition du principe, il entre une erreur, devenant la source de toutes les conséquences fausses de l'anarchisme. Jamais l'individu n'est le but de l'existence, mais l'individu est comme partie d'une plus grande totalité; seulement ceux dont les personnalités ont leurs centres dans la vie commune avec d'autres possèdent des droits, parce que la société qui ne peut employer les forces se mettant à sa disposition avec une volonté droite et honnête, se désigne elle-même comme étant une société défectueuse. Mais si l'on oublie cette restriction, l'on n'est plus à même de distinguer entre la personnalité vraiment libre et l'esprit arbitraire et effréné. L'anarchisme oublie que non seulement les différences individuelles n'ont de valeur que si elles peuvent servir la société, mais aussi qu'elles n'apparaissent dans la société, que pendant le progrès de son organisation. Le sens des différences individuelles n'apparaît qu'avec le progrès de la civilisation, non seulement parce que ce n'est que par elle que l'on acquiert la clairvoyance pouvant les découvrir, mais aussi parce que ce n'est que l'évolution elle-même, qui crée les différences donnant à chaque personnalité la particularité déterminant sa valeur. Mais ce serait une conséquence peu logique, d'en conclure que les éléments spécialisés ont le droit de sortir de la totalité; le progrès dans la spécialisation consiste uniquement dans la création de chances nouvelles pour l'individu de trouver, dans la totalité, une place adaptée à sa nature particulière.

L'anarchisme en principe ne veut pas la destruction de la société, mais une amélioration et une consolidation de l'ordre social. Il veut écarter les lois parce qu'elles entravent sans protéger, oppriment sans aider. L'anarchiste se déclare l'ennemi des lois, parce qu'il croit que, si l'on abolissait toutes les lois, il ne se commettrait pas davantage de crimes, les lois ne servant qu'à consacrer l'inégalité entre les individus. Au point de vue moral l'ordre social actuel n'est qu'un désordre. L'anarchisme en principe a ainsi compris que l'individu n'acquiert de la valeur que lorsqu'il satisfait aux exigences de l'humanité, et qu'il vit entièrement d'après celles de l'ensemble. Mais il oublie, dans son irritation contre les défectuosités du monde, cette connexité entre les individus et l'ensemble. Il a recours aux sentiments qui entravent, plus qu'à ceux dont dépend la vie commune entre les individus. Il excite l'irritation chez ceux qui souffrent, au lieu de fortifier leur énergie pour l'accomplissement de la tâche qui leur est imposée par la vie. Il voit ce qui manque dans l'évolution des sentiments sociaux, mais il oublie le prodigieux développement que ces sentiments ont justement acquis, par cette organisation sociale qu'il veut détruire. Il se propose comme but la domination des sentiments sociaux, mais ne se sert, dans la lutte pour l'atteindre, que de ceux qui sont anti-sociaux.

Comme doctrine politique l'anarchisme n'aura jamais une bien grande importance, mais la portée sociale du raisonnement dont il découle est plus haute. Il surgit partout où les individus évaluent leur situation d'après leur propre désir, au lieu de le faire selon leurs devoirs, plus d'après ce qu'ils peuvent rêver d'atteindre comme individus, que d'après ce qui pourrait profiter à l'ensemble dont ils font partie. Il montre partout son influence dans ce mécontentement, qui se donne pour être l'exigence d'une personnalité libre, mais qui en réalité n'est que l'amoindrissement du sentiment d'honneur et de l'empire sur soi-même.

L'anarchisme, dans son apparition sociale, se manifeste dans la croyance que l'homme chez qui l'autorité intérieure l'a emporté sur l'autorité extérieure rejette toute exigence à laquelle sa nature ne peut se conformer sans effort. Tandis que l'individu cherche toujours à exercer son influence sur d'autres, et à réformer les côtés de leurs caractères qui ne lui plaisent pas, il déclare, pour son propre compte, que sa nature est faite comme elle est et qu'on doit la prendre telle qu'elle est. Il recherche comment ont été ses ancêtres, il examine la société, les conditions de son éducation, afin de trouver un matériel d'autant plus riche, pour justifier qu'il ne pouvait en être autrement qu'il en est, qu'il devait devenir ce qu'il est. Il est clair qu'une telle conception ne peut avoir d'autre conséquence que relâcher les efforts de l'individu pour se maîtriser et s'éduquer soi-même.

De nos jours on peut s'apercevoir de cette mollesse croissante dans les rapports réciproques des individus, partout où ces rapports exigent un sacrifice. Le débiteur se dispense de payer; il ne veut pas duper, loin de là! Au contraire, il repousserait toute allusion dans ce sens, avec une indignation qui n'aurait pas besoin d'être teinte. La raison en est seulement, qu'il a le sentiment des privations qu'il lui faudra s'imposer pour acquitter sa dette, tandis qu'il trouve mille raisons pour se convaincre qu'en réalité, l'argent qu'il doit ne fera pas défaut à son créancier. Et si l'on exige sérieusement de lui qu'il fasse honneur à ses affaires, il trouvera cruel que l'autre ne puisse se mettre à sa place, et comprendre combien il lui est pénible de s'imposer ces privations. Au lieu d'un sentiment d'honneur se proposant comme but de remplir ses engagements, quoi qu'il en puisse coûter, il se développe ici un sentiment égoïste, cherchant toutes les excuses pour y échapper, lit le même cas se présente aussi dans la plupart des autres rapports. On change ses amis et ses connaissances selon son plaisir, et l'on trouve à cela une justification en déclarant qu'on est las de la société; on prétend avoir le droit de choisir ses amis et ses connaissances comme bon vous semble, on oublie les bonnes heures passées auprès d'eux, et l'on trouve absurde d'avoir égard à ce que la séparation peut être pénible pour eux; cet état de choses s'étend jusque dans les rapports les plus intimes ; on exige le droit de se séparer de son époux ou de son épouse, lorsqu'on ne trouve plus dans le mariage le bonheur qu'on s'était figuré, et cela sans chercher par l'éducation de soi-même à maîtriser son caractère et ses penchants. Le danger de ces tendances n'est pas qu'aujourd'hui comme toujours on trouve des individus qui ne font pas leur devoir, mais que toutes les mollesses s'abritent sous le prétexte du droit moral supérieur de la personnalité libre. Mais le vrai sens de ces tendances n'est jamais ni l'évolution de la personnalité, ni son approfondissement; elles sont seulement les témoignages d'une humeur inégale et d'une intelligence mal dressée.

La lutte entre les classes diverses de la société n'est qu'un phénomène naturel et bienfaisant. Mais de nos jours cette lutte est corrompue parce que l'anarchisme a pénétré dans les rangs des deux adversaires. D'un côté nous voyons l'anarchisme opulent des classes supérieures, et de l'autre l'anarchisme désespéré des prolétaires. Les services que la bourgeoisie a rendus à la société, et qui en ont fait la classe régnante, sont remplacés aujourd'hui par un individualisme, que l'opulence rend possible et qu'elle sert aussi à accentuer. On s'accoutume à estimer les hommes non en raison de l'énergie avec laquelle ils travaillent pour la totalité, mais en raison de la finesse avec laquelle leur esprit plane autour des sanctuaires de l'art, du luxe, de la fantaisie. Un amour universel, une bienveillance cordiale, un bien-être général, voilà les idéaux de leur code moral; il n'y a qu'à observer, qu'ils sont plus occupés à s'admirer parce qu'ils possèdent ces idéaux qu'à s'efforcer de leur donner une valeur plus pratique, lui face de cet anarchisme opulent nous voyons des malheureux désespérés, qui croient que la misère justifie toutes prétentions. Les aberrations de l'anarchisme opulent sont plus féminines, plus négatives, elles consistent plus dans les omissions que dans des actes d'une méchanceté positive; celles de l'anarchisme désespéré, plus masculines, se volcanisent aisément, non seulement parce que le malheur est de ce côté, mais aussi parce que les forces éducatrices d'une intelligence cultivée n'ont donné à ces esprits ni la compréhension des moyens et des voies dont l'évolution sociale se sert, ni la résignation et la mollesse que l'habitude de contempler les idéaux crée dans l'âme humaine.


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