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La personnalité libre et l'individualisme de notre temps - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Starcke C.N.


L'humeur solitaire ne se distingue pas, le plus souvent, de l'indifférence pour le monde qui nous entoure dans la civilisation de nos jours, cette indifférence apparaît, de bien des façons, comme un respect de sa propre personnalité et de celle des autres. La vie dans un État civilisé renferme tant d'individus, que chacun ne se trouve en contact qu'avec une très faible minorité, de sorte qu'il peut, avec la plus grande liberté, choisir l'entourage qui lui plaît, sans pour cela causer à quelques-uns la moindre offense. En même temps, la vie commune entre les individus peut prendre tant de formes, que celle pouvant choquer l'un peut être très séduisante pour l'autre. Pour ces deux raisons il se développe ici une délicatesse et une retenue quant à se faire juge des actions des autres, ayant sa plus grande opposition dans l'envie de s'occuper des affaires du prochain qui se fait valoir dans une société plus restreinte, et qui en partie résulte de ce que les vies s'y trouvent plus rapprochées, et de ce que l'on a moins d'occupations importantes. Cette retenue pour juger, se change facilement en une indifférence complète pour les autres, et amène à perdre la conscience de la connexion étroite qui existe entre les qualités différentes de la personnalité. Il se développe facilement ici au nom de la personnalité libre, une indulgence semblable à celle qu'autrefois l'on témoignait par pure servilité aux puissants, ou bien semblable à celle que l'on témoigne toujours aux personnes qui se sont distinguées d'une manière quelconque. Seulement l'indulgence que l'on témoigne au nom de la personnalité libre devient bien plus avilissante, le domaine dans lequel elle s'étend étant d'une plus grande étendue, il est juste qu'on ne doive pas se mêler des affaires privées du prochain, car l'on n'a rien à faire là où l'on ne veut prendre aucune responsabilité, et où l'on n'a pas non plus le droit d'en exiger une. Cela ne signifie pas que la conduite d'un individu dans ses affaires privées soit une chose indifférente, c'est-à-dire quelque chose ne regardant pas mon évaluation de sa valeur par rapport à moi. Mais généralement c'est ainsi que cela est compris dans la pratique, et l'on crée par là l'impunité d'un grand nombre d'actions, qui en réalité sont extrêmement blâmables; protégé par cette exigence que l'on doit respecter les affaires privées de son prochain, il devient souvent trop facile, pour un individu, de conserver l'estime de ses semblables, même après avoir fait tout ce qui devait la lui faire perdre. Mais ceci réagit encore sur tout le caractère de la vie commune des individus, et provoque une froideur, un éloignement, et le manque de profondeur dans l'intérêt mutuel, qui trouve son expression dans ce que la vie commune avec son exigence d'action devient la vie extérieure et accidentelle, tandis que la concentration en soi-même, avec son sentiment déterminé de passive contemplation, est considérée comme la vie essentielle.

Les différents cotés de la personnalité d'un individu ont entre eux une telle connexité, qu'il faut souvent considérer comme impossible d'en changer un seul trait sans tout modifier. Il peut exister des défauts qui sont le résultat de ce dont dépendent les plus grandes qualités de l'individu, et l'on ne pourrait modifier de tels défauts, sans s'exposer aussi à changer ce qui est bien. Il s'agit donc de prendre chaque homme comme il est et de ne pas chercher a le détailler, de sorte qu'en général la puissante personnalité demande à être comprise et jugée dans son ensemble; elle ne se soucie pas d'une approbation divisée, justement parce qu'elle est en elle-même un ensemble. Toute autre chose est d'évaluer un individu comme s'il ne possédait que les qualités qui vous éblouissent, et fermer les yeux sur ce qui en soi-même amoindrirait sa valeur, mais n'a pas une importance qu'on puisse démontrer d'une manière saisissable, pour les rapports éloignés et peu cohérents, dans lesquels on se trouve soi-même vis-à-vis de lui. C'est ainsi que cela arrive dans les cas innombrables où le poète, où l'homme d’État, ne rencontre pas seulement à cause de ses mérites le pardon et l'indulgence pour les défauts de sa vie privée, mais où l'on ne pense même pas à les lui reprocher. Les faiblesses que l'on pardonne à un homme semblable n'existent pas comme un minus se contre-balançant avec le plus que contiennent ses mérites, elles sont considérées comme n'existant pas, ou bien peut-être même comme quelque chose donnant un certain éclat, comme un témoignage évident de la force et de l'ardeur résidant dans la personne. Nous ne lui pardonnons ni le vol ni la déloyauté, mais nous sommes indulgents pour la dissolution de ses mœurs, les excès et la légèreté à l'égard de son propre avenir, c'est-à-dire pour des faiblesses ne nous touchant pas directement, et cohérentes seulement à l'aide d'intermédiaires éloignés avec la moralité de la vie sociale, tandis qu'elles sont directement la preuve d'un certain manque de sentiment de valeur personnelle et d'empire sur soi-même. Il faut certainement avouer qu'il peut exister une certaine connexion entre la fantaisie d'un artiste et la richesse de ses sentiments d'un côté, et son manque d'empire sur lui-même d'un autre, lorsqu'il s'agit des jouissances du moment; mais il faut probablement reconnaître par contre, que cette connexion n'est aussi grande qu'elle l'est que facticement, parce qu'on n'a pas assez développé en lui le sens de ce qui est laid et repoussant, dans cette licence effrénée de sa fantaisie, de ses instincts.

Il n'est pas nécessaire que l'empire sur soi-même soit une contrainte entravante, il peut au contraire être aussi un besoin, et il ne cesse pas nécessairement de l'être parce qu'il ne peut se faire valoir que péniblement. Mais aussi longtemps que les préceptes prévalant dans la vie journalière sont pour bien des individus comme l'expression d'une lutte pénible contre les autres instincts, il continuera à exister en eux un désir secret de pouvoir se les épargner dans leur fantaisie, il s'enivrent de la jouissance de rompre ces liens, ce qu'ils n'osent faire dans la réalité. Et l'homme qui ose agir trouve dans cet esprit social une certaine approbation, il peut y chercher une sorte de justification idéale pour renoncer à cet empire sur soi qu'il lui est si pénible de maintenir. Il acquiert sa valeur, en ce que sa fantaisie, plus que celle des autres, sait revêtir les idéaux de la société de leurs couleurs les plus séduisantes et les plus éclatantes, et il se sert de cette valeur pour, sous bien des rapports, mettre à contribution l'indulgence de la société.

Si le fondement, par exemple, du devoir de chasteté, de tempérance, de prévoyance et des égards pour les autres n'est qu'un préjugé, ou si la manière dont tout ceci s'est formé dans la société présente dépasse le but, la protestation qu'on y opposera ne sera pas quelque chose qui a besoin d'être pardonné, elle devient simplement un mérite et un devoir pour l'individu, et dans ce cas la violation des opinions prédominantes ne lui semble pas une manifestation de sa volonté arbitraire, il la regarde comme sa mission. Mais si ces devoirs ne sont point des liens entravant la liberté et la splendeur de la vie, s'ils sont — et nous sommes convaincus qu'ils le sont — des conditions essentielles pour que la vie puisse atteindre sa plus grande perfection et son timbre le plus sonore, nous ne comprendrons jamais qu'ils obligent plus faiblement les esprits qui, dans les œuvres de leur fantaisie, ont saisi les grandeurs et les beautés de la vie avec la plus grande force et la plus émouvante profondeur.

Il faut choisir dans cette alternative : ou on doit considérer de telles violations de la morale ordinaire comme la fin de l'empire des anciens préjugés et l'aurore d'une nouvelle et meilleure morale, non seulement à la portée de quelques individus privilégiés, mais à l'usage de tous ; ou il faut bien les considérer comme un minus dans la vie de ces esprits d'élite, aussi bien que dans celle des autres, un minus que ceux-ci supporteraient peut-être qu'on reportât dans leur compte, mais qui peut-être aussi pèserait d'autant plus lourd, que seraient plus grandes les exigences que l'on aurait à leur égard. Il est impossible de justifier ce qu'on fait pratiquement, c'est-à-dire fermer les yeux sur ces faiblesses, parce qu'elles ne touchent pas à ce cercle de rapports dans lequel l'on se rencontre avec ces individus. L'on crée seulement par là une indifférence morale générale qui finit par s'emparer de toutes nos actions, de sorte que l'on perd le sens des causes qui ont créé, et qui supportent toujours ces valeurs morales.


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